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Le Manifeste - N° 0 - Septembre 2003

 

Quel avenir pour le mouvement révolutionnaire en France ?
(Voir aussi "Une réaction d'Aline Pailler")

 

Depuis plusieurs années, le Parti communiste voit son influence politique, militante et électorale régresser. Quelles sont, à votre avis les causes de cette régression ?

Francis Arzalier :
La perte d'influence du PCF a des causes objectives : mutations sociales au détriment de la classe ouvrière des grandes entreprises, disparition et discrédit de l'URSS et de ses alliés, etc. Mais la cause essentielle de sa dégringolade, depuis 81, tient à l'alignement des directions successives du PCF sur les positions « social-libérales » et impérialistes du PS, par pur opportunisme et goût du pouvoir.

Freddy Huck :
Cette régression a des causes multiples et complexes. La cause principale est le combat de classe acharné que mène la bourgeoisie au niveau mondial et national, dans le cadre de la crise de son système capitaliste, pour briser les avancées sociales progressistes et démocratiques des peuples issues de leurs luttes. Les reculs imposés aux peuples engagés dans des expériences de construction du socialisme s'inscrivent dans ce cadre. Si cette toile de fond est essentielle, les directions successives du Parti communiste ont des responsabilités fondamentales. Leurs abandons idéologiques, politiques et organisationnels, inscrits dans des démarches dominées par les conceptions social-démocrates et libérales, ont amplifié nos reculs.

Bruno Drweski :
Les causes principales de la régression du communisme en France sont dues à l'abandon depuis plus d'une dizaine d'années du rôle du PCF dans la formation d'une pensée politique critique et élaborée. Le PCF a cessé d'être une école de pensée et d'activité politique globale, organisée, disciplinée et il en a payé les conséquences ultimes.
À cette situation, s'ajoutent les effets de la désagrégation partielle du mouvement communiste international. Les dirigeants du PCF n'ont que très rarement analysé les expériences qui ont précédé celle de leur parti, répétant souvent leurs erreurs. Il n'y a pas eu de volonté de voir pourquoi certains partis communistes se désagrégeaient, tandis que d'autres résistaient mieux, voire connaissaient un développement.

André Gerin :
La direction du PCF a prolongé, depuis de longues années, les tactiques d'alliance en désaveu. Elles ont mené à l'échec par une posture institutionnelle d'adaptation au système politique présidentiel.
Les premiers craquements s'expriment à la signature du programme commun en 1972, la rupture de 1977, tous les éclatements du Parti, depuis juin 1984. La mutation et la transformation de la participation gouvernementale en stratégie, ont accéléré la chute et ont favorisé l'échec. En trente ans, la vie politique a dérapé vers le présidentialisme, la bipolarisation, l'élitisme et les mondanités. L'américanisation de la vie sociale a fourni le terreau du populisme et de la lepénisation des idées et nous sommes marginalisés. Malgré ces échecs et cette situation politique, les idées révolutionnaires sont en baisse. Il y a des centaines de milliers de communistes potentiels. C'est avec eux , l'électorat populaire et intellectuel que l'on trouvera les réponses audacieuses, modernes, en dehors de tout calcul de pouvoir, de luttes de places, de mesquineries qui deviennent dérisoires et suicidaires.

Quelles en sont, de votre point de vue, les principales conséquences ?

Henri Martin :
Les conséquences ont été multiples : départ massif des adhérents ; démotivation de ceux qui restent ; rejet de plus en plus important de nos électeurs, faisant tomber notre score aux présidentielles à 3,37 %, le chiffre le plus bas de toute l'histoire du Parti ; absence dans les luttes, accentuée par la liquidation totale de notre théorie, interdisant de combattre efficacement l'idéologie capitaliste de démobilisation des forces populaires. Tout cela a permis à la droite de revenir au pouvoir et de passer à l'offensive de renforcement du capitalisme tous azimuts.

André Gerin :
C'est le manque d'alternatives au capitalisme. Les principales conséquences ont des effets catastrophiques sur la population. Cette faiblesse a permis au patronat et à la droite et ceux qui veulent l'adaptation au libéralisme, de porter directement ou indirectement atteinte aux droits sociaux des salariés, aux missions régaliennes de l'État.
Elle a permis aussi, une accélération de la mondialisation capitaliste où 90 % de l'humanité vit dans l'inégalité.
En effet, pour reprendre une expression, on ne fait pas la même politique avec un Parti communiste qui porte le fer de la contestation sociale, et un PCF affaibli pour avoir abandonné le combat de la transformation sociale.

Jean-Jacques Karman :
La conséquence est l'absence du Parti communiste, révolutionnaire, sur le terrain de la lutte des classes, alors que dans la période précédente, malgré de lourdes faiblesses idéologiques, le PCF jouait un rôle au service de notre peuple.
Sa collaboration au gouvernement social-libéral et sa trahison, notamment sur les privatisations et les luttes sociales, ont permis à la bourgeoisie de remodeler tout son dispositif d'exploitation au mieux de ses intérêts.

Comment analysez-vous les récents résultats électoraux du PCF ? Cela signifie-t-il que la sensibilité communiste recule en France ?

Henri Martin :

Le PCF a reculé parce qu'il n'a plus parlé de la possibilité de construire une société supérieure au capitalisme, et qu'il s'est aligné sur les thèses social-démocrates, c'est-à-dire essayer de corriger les excès du capitalisme.
Mais devant les réalités des buts du régime capitaliste – l'accaparement par une minorité des richesses produites par la majorité –, les sondages montrent qu'un pourcentage important de citoyens, principalement des jeunes, aspirent à une autre société que le capitalisme, que beaucoup qualifient de société communiste.

Jean-Jacques Karman :
Les 3,4 % du candidat du PCF à l'élection présidentielle représentent l'état actuel du PCF, dans la société française ; mais cela ne peut être synonyme de l'état de l'idée communiste en France. Les différents mouvements d'extrême gauche se réclamant du communisme ont réalisé à cette même élection présidentielle plus de 10 %. Si on prend en compte la forte abstention dans les milieux populaires, en particulier dans les milieux ouvriers, on ne peut pas dire que l'idée communiste est en recul en France. Elle est seulement mal ou pas représentée.

André Gerin :
Les résultats électoraux du PCF sont des indicateurs tangibles depuis le début des années 1970. Leur baisse commence avec la démarche programmatique et la volonté d'être présentable sur la scène politique.
Depuis plusieurs années, l'analyse sérieuse et pointue des résultats démontre : une forte abstention de notre électorat, l'électorat populaire ou un basculement sur des votes extrême-gauche, voire en partie vers le Front national.
Ces trois derniers faits révèlent une potentialité si nous retournons dans les quartiers et les entreprises. La sensibilité communiste va reprendre du sens dans la mesure où le capitalisme est en perte de crédibilité et de légitimité. Ce qui a fondé les valeurs du communisme et du socialisme reste toujours d'actualité.

Considérez-vous que le 32e congrès du PCF a été un événement politique ? Quel bilan tirez-vous de ce congrès ?

Freddy Huck :

Le congrès en lui-même n'a pas été un événement politique. Il a été dominé par des opérations politiciennes menées par la direction pour sauver quelques places ou des positions acquises. Cela n'a plus grand-chose à voir avec notre idéal communiste. De fait, la direction est discréditée. C'est à la fois triste et dérisoire face aux besoins et aux réalités du combat de classe.
Par contre, et c'est ce que la direction actuelle essaie d'évacuer des réflexions, le congrès a été dominé par le vote réalisé en février de cette année, autour de deux textes alternatifs au contenu critique vis-à-vis des expériences passées. Même si ces textes sont loin d'être convergents sur tous les aspects, ils ont par leur existence et leur contenu, par le rassemblement créé, cristallisé des espoirs nouveaux, concrétisé des propositions bien fragiles encore. Cela confirme les potentialités de sauver un véritable Parti communiste en France.

Francis Arzalier :
Le 32e congrès a malheureusement confirmé l'ancrage du PCF dans ses orientations réformistes ; il a aussi, me semble-t-il, confirmé qu'il était illusoire d'attendre un retour à des analyses, et surtout à des pratiques révolutionnaires. Les dirigeants ne se distinguent, ne s'opposent entre eux que par leur complaisance plus ou moins grande pour le libéralisme, et par de petites ambitions concurrentes. Ils n'ont ni l'envie ni la capacité de reconstruire un parti révolutionnaire. Ils ont par contre les moyens de contrôler indéfiniment la direction du PCF, quitte à mépriser totalement ceux des adhérents encore attachés aux idéaux communistes, et qui s'obstinent à y cotiser par fidélité à leur passé.

Les communistes sont divisés sur l'analyse et la stratégie. Certains pensent qu'il y a encore des batailles politiques à mener au sein du PCF, d'autres que l'avenir du mouvement révolutionnaire est forcément en dehors de cet appareil. Qu'en pensez-vous ?

Henri Martin :

Dans cette situation où le PCF n'a plus de théorie, balayée comme ringarde au cours des dernières années, il est normal que les communistes soient divisés. Le 32e congrès a totalement éludé le débat nécessaire entre communistes pour comprendre comment le PCF en était arrivé à perdre son autonomie et à devenir concrètement une force d'appoint de la social-démocratie pendant des années. Ce débat doit obligatoirement avoir lieu pour refonder théoriquement une identité révolutionnaire.
Il doit avoir lieu entre tous les communistes, ceux qui ont quitté le PCF et ceux qui sont toujours membres, pour reconstruire dans l'action un parti de classe où le courant révolutionnaire redeviendra majoritaire.

Jean-Jacques Karman :
Pour ma part, je suis partisan du retour aux sources du communisme révolutionnaire, appliqué aux conditions de la lutte de classe d'aujourd'hui, et de son corollaire, le retour au droit de tendances : un Parti communiste rassemblant toutes les sensibilités communistes prendra tôt ou tard la place du PCF. Croire que l'on peut faire une croix aujourd'hui sur le Parti communiste et sur ses militants (en particulier les 23 % qui ont voté sur le texte structuré sur une base révolutionnaire), ce serait créer un énième groupe à l'image par exemple, du groupe de Rolande Perlican qui n'a aucune prise réelle sur la lutte des classes. Ce serait stériliser les forces révolutionnaires et l'idée communiste.

André Gerin :
Oui le PCF a de l'avenir, de par son histoire, son enracinement, son lien historique avec le peuple. L'une des raisons de notre chute électorale dans la dernière période fut le refus de la direction d'entendre, d'écouter les militants de terrain. La direction s'est entêtée à défendre une ligne réformiste.
Le mouvement social , altermondialiste, la rencontre du Larzac, sont les preuves tangibles des potentialités humaines pour construire une alternative politique anticapitaliste. Qu'on le veuille ou non, la gauche est traversée par deux courants réformiste et révolutionnaire. Il n'y a aucune raison que le PCF ne retrouve pas son rôle en toute autonomie et indépendance. Il faut le reconquérir.

Bruno Drweski :
Il ne faut pas avoir de jugement dogmatique ou affectif sur la question du devenir de ce qui reste du PCF. Les révolutionnaires conscients et organisés doivent être là partout où il y a des révolutionnaires dispersés, ou des révolutionnaires potentiels, dans le PCF comme hors du PCF, chacun agissant là où il est le mieux inséré. L'expérience des autres « eurocommunismes » a prouvé que la multiplication de groupes dissidents hors du « parti-mère » ne mène en général à rien, si la création d'un de ces groupes n'est pas précédée par une lutte politique massive dans le pays, et au pire dans le seul Parti.
Aujourd'hui, il y a sans doute lutte de classe renouvelée en France, et cette lutte de classe se manifeste également au sein des organisations de gauche ou issues de la gauche, le PCF ne faisant pas exception. Il faut donc pouvoir être dedans et dehors tant que la lutte n'a pas tranché. Cette approche correspond d'ailleurs à l'histoire des mouvements révolutionnaires : il faut savoir profiter des batailles sociales et politiques pour éveiller une réflexion là où elle peut émerger.

Quels sont, d'après vous, les fondements idéologiques sur lesquels rebâtir un mouvement révolutionnaire en France ?

Francis Arzalier :

Ce futur mouvement révolutionnaire ne peut en aucun cas se réduire à la constitution d'une tendance contestataire à l'intérieur de ce qui reste du PCF. Il ne pourra se réaliser que si tous les communistes authentiques, aujourd'hui dispersés, s'unissent, conscients de leurs diversités, sur la base de quelques choix fondamentaux :
l La société en France et ailleurs se divise plus que jamais en exploités qui vivent de leur travail, et exploiteurs qui en tirent profit. Le rôle des communistes est de se situer dans la lutte des classes, de l'animer, de dépasser les choix moraux et humanitaires.
l La lutte contre l'impérialisme est essentielle, qu'il soit américain ou français, et la solidarité avec les révolutionnaires du monde entier, au-delà des discours creux sur la liberté (pour qui ?) et les droits de l'homme (celui d'être exploité ?).
l Le capitalisme fait plus que jamais la démonstration de sa nocivité en inégalités croissantes et guerres. Notre objectif stratégique est donc de le détruire et de construire une société socialiste débarrassée de l'exploitation de l'homme par l'homme.
Ces principes une fois affirmés, les communistes sont divers et leur diversité est une richesse à accepter.

Freddy Huck :
Pour ma part, deux fondements idéologiques me paraissent essentiels. Nous sommes avant tout, anticapitalistes et anti-impérialistes. Cela suppose bien des engagements idéologiques, des orientations stratégiques et tactiques, des formes d'organisation révolutionnaires, et la définition d'un programme communiste.

André Gerin :
Tout confirme la validité des bases théoriques du marxisme. C'est plus actuel que jamais. Un travail renouvelé sur Marx et le communisme dans les milieux intellectuels est possible.
Il est nécessaire d'approfondir nos analyses de classe en intégrant l'évolution du mode de production et de la mondialisation capitaliste.
De même, la relance du travail théorique et philosophique est nécessaire.
Les bases de ce travail doivent être l'émancipation contre les fléaux du capitalisme qui sont : la misère, la faim, les guerres. Elles doivent se démarquer résolument du système politique actuel.
Revenir aux fondamentaux, le capital, le travail, l'exploitation, la plus-value… en se projetant dans les conditions humaines, sociales, politiques, écologiques, militaire du contexte mondialisé appelle un nouvel internationalisme.

Francis Arzalier
est historien et un des animateurs de Polex Rouges Vifs.

Bruno Drweski
est universitaire et rédacteur en chef de La Pensée.

André Gerin
est député-Maire de Vénissieux.

Freddy Huck
est militant syndicaliste et l’un des responsables de la Convergence communiste.

Jean-Jacques Karman
est Conseiller général de la Seine-Saint-Denis et un des animateurs de la Gauche communiste.

Henri Martin
est vétéran du PCF et l’un des responsables de la Convergence communiste.