Nous ne sommes rien soyons tout

Le Manifeste - N° 7 - Juin 2004

 

Scola, Moretti

Le puzzle dispersé

Les films d’Ettore Scola sont de bons sismographes pour déceler les mouvements de fond de la société italienne. Deux d’entre eux, particulièrement révélateurs, sont placés au sommet d’immeubles, sur les terrasses

Le premier est l’histoire d’une Journée particulière, jour de la visite d’Hitler à Rome. Tandis que son mari, machiste et « chemise noire » , court acclamer son duce et le führer, une femme étend sa lessive sur la terrasse d’un logement populaire de banlieue. Elle y croise un intellectuel homosexuel, objet de réprobation unanime ; il sera arrêté le lendemain. Elle le regarde avec horreur, puis avec pitié, puis avec tendresse. Une brève étreinte les unit au milieu du linge blanc flottant au soleil. Secousse annonciatrice du recul de l’idéologie fasciste.
Le second, La Terrasse, se passe sur une tout autre terrasse, celle d’un hôtel particulier au centre de Rome. On ne s’y rencontre pas, on y tourne en rond, sans pitié, sans tendresse. Petit monde de l’ennui : un intellectuel désabusé se laisse mourir de faim ; un député communiste désorienté ne sait plus comment se différencier d’un consensus gluant. C’est une soirée comme les autres, trente ans après la Journée particulière. Plus de secousse. Calme plat, annonciateur d’une fin d’époque.

Le signal
de la dislocation

D’autres réalisateurs italiens témoignent de la montée, puis du reflux de la « vague rouge ». Dans les premières années d’après-guerre, La Terre tremble avec Lucchino Visconti ; les pêcheurs siciliens se révoltent contre les mareyeurs-exploiteurs. Ils sont battus et, une dizaine d’années plus tard, Rocco et ses frères doivent aller chercher du travail dans le nord industriel. Francesco Rosi montre Salvatore Giuliano massacrant les paysans-sans-terre siciliens occupant les grands domaines. Mais la lutte continue : c’est l’immédiat après-guerre. Rosi racontera la suite dans Cadavres exquis. Giuliano a été abattu mais les nouveaux chefs mafieux ont quitté le maquis pour hanter les ministères romains. Le pouvoir DC-Mafia manipule brigades noires et brigades rouges pour créer les conditions d’un putsch militaire et écraser le mouvement populaire. La société est mûre pour le « compromis historique ». Quelques années plus tard, dans Palombella rossa, Nanni Moretti filme un match de water-polo. L’un des joueurs erre, désemparé, dans la piscine. Il ne sait plus dans quelle équipe il doit jouer : c’est un dirigeant communiste frappé d’amnésie. L’auto-dissolution du Pci interviendra deux ans plus tard.
C’est le signal de la dislocation. Les communistes se divisent, démocrates-chrétiens et socialistes partent dans toutes les directions. Les barrages démocratiques craquent ; les flots financiers submergent la presse, la télévision et la politique avec Berlusconi. L’unité territoriale même se fissure avec la Ligue du Nord d’Umberto Bosi. Cette simultanéité n’est pas l’effet du hasard. L’unité du pays était le regroupement de différences ou d’oppositions régionales et sociales. Puzzle fragile : la Maison de Savoie, la grande bourgeoisie industrielle du nord et le fascisme s’y essayèrent avec leurs règles bonnes ou mauvaises (bonnes pour les uns, mauvaises pour les autres). À leur tour, les communistes y apportèrent leurs propres règles fidèles aux réflexions de Gramsci sur l’ordine nuovo, la construction de l’hégémonie, le rôle des intellectuels, la question méridoniale. Pendant un demi-siècle, ils furent les gardiens du puzzle. Les pièces sont aujourd’hui dispersées.
Pour des cinéastes de la mouvance communiste comme Nanni Moretti et Ettore Scola, les conséquences furent brutales. Elles auraient pu les conduire au silence ; elles les lancèrent vers d’autres pistes. De la dislocation nationale à la dislocation du film. Dans Journal intime, Moretti ne raconte plus une histoire dans son déroulement. Il roule dans Rome sur son scooter. Fuit-il ? Cherche-t-il ? Trouvera-t-il ? Film éclaté comme... tout le reste. Dans le nouveau film de Scola, il n’y a plus un peuple avec ses classes, ses passions. Il n’y a que la gente di Roma, ces « gens » sans sexe ni singulier. Sans singularité. Dérivant comme des méduses dans une ville qui semble soudain vide (morte ?). Film émouvant et décevant. Délicieux et douloureux comme le souvenir d’un rendez-vous manqué.

René Ballet