le genre humain

Le Manifeste - N° 7 - Juin 2004

 

Téléréalité

Le Serpent à Sornettes

Les shows de téléréalité encombrent les programmes de nos petits écrans. Des histoires sans histoire pour inciter le peuple à la médiocrité.

Bien sûr que les classes dirigeantes veulent le bonheur de leur peuple ! Elles espèrent qu’ainsi il ne leur cherchera pas d’histoires, mais encore faut-il voir si le rapport qualité-prix est au plus juste, non pas au sens de la justice, même de classe, mais au sens des chaussures qui font mal aux pieds quand elles sont trop justes. Aujourd’hui que le bonheur du peuple, c’est de passer à la télévision et devenir célèbre, elles s’attacheront donc à la télévision, surtout qu’en étudiant bien son coup, ça peut rapporter gros et, en plus, ça rendra tellement heureux les actionnaires des chaînes. Mais comment faire immerger, au plus juste prix, tout le monde dans les sources miraculeuses du petit écran ? On étudia des émissions auxquelles n’importe qui pourrait participer pour peu qu’il ne sache rien faire. être payé à ne rien faire, voilà le rêve que prêtent aux pauvres ceux qui deviennent riches en faisant tout faire aux autres. On inventa alors ce qu’on appelle a contrario la téléréalité parce qu’elle n’entretient avec la réalité que des rapports antinomiques consistant à enfermer tout à fait artificiellement, dans un local, ou plutôt un bocal, des gens qui n’ont rien à faire ensemble, qu’on a réunis arbitrairement, et qu’on met sous le feu d’une multitude de caméras qui les observeront en permanence, comme l’entomologiste Jean-Henri Fabre observait ses fourmis derrière une glace. Sauf que ça n’a rien à voir.

Les fourmis
de la téléréalité

Dans les émissions de « téléréalité », le rôle des fourmis est tenu par des femmes et des hommes assez masochistes pour permettre qu’on traite leur dignité par-dessous la jambe. Mais surtout, il n’y a personne pour tenir le rôle de Fabre. Or vous ou moi qui ne sommes pas entomologistes, nous ne tirerions pas grande intelligence du bocal de Fabre s’il n’y avait pas Fabre pour nous raconter ce qui s’y passe, parce que, quand il intervient comme un passeur entre nous et ses expériences en nous en faisant le récit, il leur apporte leur sens. Faute d’un passeur, les spectateurs de la téléréalité n’apprendront rien de ces non-péripéties jouées par des non-acteurs dans de non-émissions. Un passeur, c’est-à-dire un intermédiaire, un auteur, celui qui fait le récit et chaque récit est différent parce que, en même temps que l’histoire, révèle celui qui la raconte et celui qui l’écoute. Les faits bruts n’ont de sens que s’il y a quelqu’un pour les raconter. Les histoires ne prennent sens que pour autant qu’on en fait le récit, même quand il s’agit d’une histoire de l’Histoire. Selon que c’est François Furet ou Michel Vovelle qui font le récit de la Révolution, on voit bien qu’ils ne font pas tout à fait la même histoire de pas tout à fait la même Révolution, sans qu’on puisse accuser l’un ou l’autre d’incompétence ou de partialité. Allez voir un film avec un ami et parlez-en avec lui à la sortie, vous vous apercevrez que vous n’avez pas vu tout à fait le même film parce que le discours de l’autre n’arrive pas tout à fait de la même façon dans votre oreille et celle de votre ami. C’est le pluralisme des sens qui donne son relief au sens et permet divers angles d’approche des œuvres qui méritent la réflexion.

Les fausses
expériences

Or, dans la « téléréalité », on ne trouve ni télé ni réalité parce qu’il n’y a pas d’auteur pour promener le miroir le long de la route, pas de regard humain, mais rien qu’un grand nombre de caméras fixes qui moulinent automatiquement. C’est le hasard qui dispose des éléments au lieu d’une intelligence qui construit l’épisode, l’interroge et le force à dire quelque chose ; les protagonistes semblent avoir été choisis pour leur vacuité et leur insignifiance et surtout pas pour une richesse d’expression particulière ou une capacité d’improvisation. Ces non- comédiens, enfermez-les dans un loft anonyme, sans texte, sans canevas et, le plus souvent, sans imagination et regardez de mille yeux ; il ne se passera rien puisque tout cela n’est rien et il ne suffira pas d’un coït annoncé d’un garçon et d’une fille dans une piscine pour que ce soit quelque chose.
Ce sont fausses expériences comme les expériences sadiques de Mendélé et ses séïdes dans les « laboratoires » des camps nazis. Il était impensable, et ça n’était pas leur but, qu’il en sortît jamais une vraie découverte, comme, par exemple, un vaccin contre le cancer, malgré les milliers de cobayes humains qu’ils sacrifièrent pour rien, parce qu’ils n’étaient que des monstres de médiocrité, incapables d’inventer de nouvelles espérances de vie mais seulement de nouvelles manières de tuer.
Les fausses expériences de la téléréalité n’ont certes pas les conséquences tragiques de celles des médecins fous de la Waffen SS, je ne suis pas sûr, pourtant qu’elles soient sans danger pour ces malheureux jeunes gens pour la plupart fort démunis. Fascinés par la télévision prodigue de sornettes, plus tentatrice que le serpent d’Ève, que deviendront ces sacrifiés de l’audience qui, après avoir connu les éblouissements d’une gloire imméritée, sombreront dans l’amertume de l’échec inévitable, quand elle s’écartera d’eux ?

Bernard-G. Landry