le monde va changer de base

Le Manifeste - N° 7 - Juin 2004

 

San Agustin,
ou le superman cubain

IDanielle Bleitrach, sociologue et grande amie de Cuba, vient de passer quelques semaines dans la Grande île. Elle en ramène ce témoignage sur San Agustin plein de tendresse, de drôlerie et de gravité. C’est sans aucun doute cette vie là que les étasuniens veulent supprimer.

Si vous allez à Cuba, n’oubliez pas d’aller dire bonjour à mes amis de San Agustin, une banlieue ouvrière de la périphérie de La Havane. Le quartier a été construit par des micro brigades militantes, les constructeurs ou leurs enfants occupent les lieux. Au centre il y a un ensemble imposant de poulaillers et à quatre heures du matin, on est réveillé par les coqs qui se répondent. Les gosses au milieu jouent, les enfants sont de toutes couleurs, ronds et prospères, autour d’eux pousse, comme de la mauvaise herbe, un jardin tropical où chacun cultive des légumes et cueille des fruits.

La solidarité est un mode de vie

À l’arrivée, il faut faire le tour des amis, de la famille, s’arrêter, parler aux voisins que l’on rencontre, échanger des plaisanteries. L’image d’une population apeurée par le CDR croquemitaine de son quartier est un mythe, le Cubain dit ce qu’il pense. Ainsi cette coiffeuse d’un grand hôtel qui m’a affirmé : « je voudrais mon salon à moi ! » La réponse est moqueuse : « Ton salon à toi, mais c’est du capitalisme ! » La riposte ne tarde pas : « Si tu étais socialiste, tu ne serais pas là à te faire coiffer dans cet endroit chic ! » En gros, elle dit : « Mêle-toi de ce qui te regarde ! C’est moi qui vis ici et toi tu as juste le droit de te taire. » Ce qui est l’opinion qu’a le Cubain d’un étranger, qui veut lui donner des leçons dans un sens ou un autre. Si vous voulez vous faire accepter, le mieux est que vous vous présentiez comme un ami de Cuba et que vous borniez là votre intervention dans la vie nationale. Les Cubains se montreront alors les gens les plus hospitaliers, les plus chaleureux, les plus drôles que vous ayez pu rencontrer. Cette infirmière de San Agustin, coopérante au Venezuela, explique aux voisins : « Cet idiot m’a demandé si Fidel allait bientôt mourir ! Je lui ai répondu est-ce que je te demande quand ta mère va mourir ? Et toi tu ne m’as pas l’air en très bonne santé ? Ce qu’on fera après, est ce que ça te regarde ? C’est l’affaire du peuple cubain et de lui seul ! » Et ils éclatent tous de rire. Elle a fait son devoir de solidarité, c’est normal. La Révolution remplit ses devoirs internationalistes envers les peuples du Tiers-Monde, des médecins, des infirmiers et infirmières, des volontaires partent chaque année par centaines vivre dans les barrios aux côtés des gens qu’ils soignent et qui sont les plus pauvres parmi les pauvres, ils y rejoignent d’autres milliers déjà sur place, le tout en réactualisant l’idéal du Che. Ils étaient en janvier 2004, 16 000 à « faire leur devoir de solidarité »…
La solidarité est un mode de vie. Si vous vous rendez à une invitation pour quelques jours, dans une famille cubaine, il est de simple politesse pour un étranger de faire un tour avant à une « tienda de récupération des dollars », et d’arriver les bras chargés de produits alimentaires achetés en dollars. Quelques instants après, s’organise dans l’escalier une procession des voisins, et chacun repart avec ce dont il a besoin. En revanche, comme Maria chez qui j’habite, a sa cafetière cassée, tous les soirs, la voisine remonte avec une casserole pleine de café, pour que je puisse en boire le matin. D’autres voisins portent des plats cuisinés pour honorer l’hôte. Le CDR du bâtiment n’est qu’un voisin de plus, mais on le sollicite encore plus fréquemment. Angela, une infirmière, responsable CDR, n’avait pas fermé l’œil de la nuit pour soigner gratuitement une voisine, je lui ai demandé : « N’est-ce pas un peu pénible d’être toujours dans cette promiscuité avec la famille et les voisins ? » Elle a répondu : « C’est une position de riche qui peut toujours acheter du secours, mais nous, qui sommes des pauvres, dans une société pauvre, nous savons que notre survie dépend de nos bons rapports avec la famille et les voisins »… Si l’on ajoute à la promiscuité policée de la vie quotidienne, aux solidarités actives, mais aussi militantes, le rôle des médecins cubains, de cette multitude de gens qui vivent au plus près des problèmes du quartier, renseignent parti et organisations de masse sur les difficultés de certains individus, on peut encore le concevoir comme un contrôle permanent, mais aussi comme une chaîne de solidarité. En tout cas ce n’est pas à San Agustin qu’une mémé mourra de déshydratation, les Cubains sont stupéfaits que les Français aient pu laisser mourir 15 000 personnes comme ça ! « Si ça c’était passé à Cuba, nous avions une invasion pour cause humani-taire ! » San Agustin est dans le municipio de Lisa, on y trouve 51 centres de consultation médicale deux centres de stomatologie, deux laboratoires, une polyclinique principale avec un service d’urgence, une unité d’hygiène et d’épidémiologie, deux pharmacies, approximativement 103 médecins de famille installés et vivant au cœur des ensembles immobiliers, 90 infirmières et 14 dentistes installés dans les mêmes conditions. Une femme étend son linge sur une corde, elle est en short et en « Marcel » bien que grassouillette et frôlant la cinquantaine, elle s’arrête d’étendre à notre passage. Elle interroge Maria, comment va sa famille ? Puis on passe aux problèmes de santé : « Tu as des douleurs dans le dos, passe demain ! » C’est « le médecin de la famille », une voisine comme les autres, qui entame sa consultation devant une corde à linge.

Le juste et le vrai

Est-ce que les Cubains ne râlent pas ? Carmen vient de ramener les produits mensuels de sa libreta. Elle les étale sur la table de la cuisine et secoue la tête : « il n’y a pas là à manger pour plus de dix à quinze jours et le reste du temps qu’est ce qu’on fait ? » Un voisin, lui fait remarquer que personne, même pas les pays capitalistes n’a dix jours de repas gratuits, encore moins dans les pays sous-développés, elle objecte : « Tout s’achète de plus en plus en dollars et je n’en ai pas. Et même pour acheter en pesos, c’est trop cher ! » A la nouvelle remarque concernant l’électricité, le téléphone quasi-gratuit, elle rétorque : « Oui je sais, l’éducation, la santé. Les autres ne l’ont pas. Quand je vois ces pauvres enfants décharnés dans les bidonvilles, mon cœur saigne pour eux, mais je me dis que si leurs abrutis de parents avaient fait la révolution, ils seraient à l’école, ils seraient soignés, ils auraient au moins la libreta. Mais moi ça fait quarante ans que je fais la révolution, j’ai des droits, je ne veux pas d’un autre système, je veux que le mien s’améliore ! » Les voisins protestent et une grande discussion commence, Carmen déclare quelques instants après : « Je ne suis pas communiste, je suis fidéliste, Fidel m’a donné ce qui est pour moi sans prix, ma dignité ! » Carmen est taxée gentiment par le voisin d’« égoïste social ». Je lui demande ce que cela veut dire. « elle considère tout ce que la Révo-lution est censée faire pour elle, mais elle ne s’interroge pas assez ni sur la période que nous traversons, ni sur ce qu’elle doit faire pour la Révolution dans cette période ». Carmen proteste : « Ce n’est pas vrai, je suis consciente de ce qui se passe, des limites, Fidel fait ce qu’il peut, ce n’est pas de sa faute, mais on peut corriger des choses et si on ne le fait pas, le socialisme ne s’améliorera pas. » D’ailleurs la conversation n’a aucune conséquence, chacun rit, cela fait partie du débat sur le juste et le vrai, dans les relations de voisinage, dans les histoires d’amour aussi bien qu’en politique. Comment expliquer Carmen, égoïste sociale, je ne sais pas, mais en tout cas l’être le plus généreux, le plus intransigeant qui se puisse imaginer. Essayez pour voir de lui dire un mot contre Cuba, contre Fidel, contre sa révolution ?

Feliz
est superman

Dans les maisons, il y a toujours un bricoleur qui n’est pas le maître de maison. C’est un voisin, ou un membre de la famille aux compétences universelles, puisqu’il est mécanicien, plombier, peintre, tapissier. Ce jour-là, chez Maria, il y a Feliz. Feliz remet en marche un ordinateur qui en France serait voué à la décharge. Il a une trentaine d’années, il est mulâtre très clair, il est syndiqué et s’affirme communiste. Il contemple fixement une photo d’une calanque marseillaise que je lui tends. Tout à coup, il déclare : « Tu vois cette pierre plate là au bord de l’eau ! » Il fait le geste de la main de lancer une canne à pêche, et il s’immobilise accroupi. « Je m’y installerai tout le jour, et le soir je ramènerai plein de poissons ». Il réfléchit trois secondes, et conclut : « Tu vois si Bush avait un rocher plat comme ça, il n’emmerderait pas le monde ! » Derrière sa maison, explique-t-il, il a un arbre à mangue, des mangues énormes, qui tombent sur le toit la nuit et le réveillent. Il greffe des orchidées sur le tronc du manguier. Le matin, avant de partir au travail, il vide la chair de deux ou trois mangues et la met à rafraîchir dans le réfrigérateur. Le soir après le travail, il est serveur dans un « rapido », un snack d’Etat, sur la playa de l’est à l’autre bout de la Havane, 27 km deux fois par jour, donc au retour après avoir fait plus de deux heures de vélo, il mange sa mangue fraîche sous l’arbre, le bonheur... Pour expliquer cela : assis il ouvre bras et jambe en signe d’extase. Je m’interroge : où cet homme avec son bricolage frénétique le samedi et le dimanche, le syndicat, ses journées de travail, les trajets en vélo, sans parler de la chute des mangues qui le réveillent la nuit, prend-t-il son énergie, alors qu’il fait plus de 35°  à l’ombre ?
« C’est une question de rythme, ne pas s’énerver inutilement, se délasser fréquemment, et danser le plus possible. » Feliz joint le geste à la parole en esquissant des pas de salsa. Feliz est un surhomme, un superman à la Cubaine. Une nuit, ils sont tous partis, Feliz, sa femme, Maria, les voisins, accomplir leur tour de garde, ils ont inspecté les buissons, pour voir si un ennemi ne s’y cachait pas. C’est une préparation en cas d’invasion américaine, une fois par mois, ils répètent. Tous les Cubains savent exactement ce qu’il doivent faire en cas d’invasion. Il ne faudrait pas croire que les Cubains ne sont pas vigilants, au contraire, mais c’est comme les cyclones qui traversent périodiquement l’île. On ne peut pas vivre en permanence en pensant au cyclone, mais si à Cuba, il n’y a pas de morts, à l’inverse de ce qui se passe dans les îles voisines, et même aux Etats-Unis, c’est que les Cubains savent ce qu’ils ont à faire, et si le cyclone vient, ils sont prêts, le reste du temps, ils vivent, et vivre ça ils savent… Comme Feliz, ils disent : « Le mieux, pour eux et pour nous, est qu’ils ne viennent pas ! Mais s’ils viennent nous sommes prêts ! » Je frissonne en imaginant une bombe tombant sur San Agustin, mais je me rassure : les Américains doivent savoir que Feliz est un superman. Autrement, ils seraient venus depuis longtemps.
Il n’existe pas un cœur de pierre susceptible de résister à un Cubain. Même le Français le plus grognon peut être rééduqué à la vie collective. Ce sera dur, mais un jour, il découvre que l’improvisation, les longues discussions sur le juste et le vrai, l’éthique plus encore que la politique, la promiscuité, l’infinie tendresse cubaine, lui manquent, et ce jour-là, il a Cuba comme une écharde dans le cœur.

Danielle Bleitrach