nous ne sommes rien soyons tout

Le Manifeste - N° 6 - Mai 2004

 

A mots découverts

- Qui est-ce qui n’aimerait pas à gouverner ?
- Celui qui en serait digne.

Marivaux

Faire de la politique devient un « vrai métier ». L’écrivain Roger Bordier s’interroge sur le sens de la « gouvernance ».

Que faut-il aujourd’hui pour gouverner ? Des relations au Medef ? Des antécédents familiaux flottant en haut lieu entre les lambris ? Une stature prudhommesque de France profonde ? Une particule ? Ah ! peut-être. À cet égard, a-t-on voulu honorer la culture par quelque surenchère onomastique à travers M. Renaud Donnedieu de Vabres ? La nomination à l’Intérieur de M. Dominique de Villepin a surpris. Ce ministère roturier, aux attributions prosaïques, ne se situait-il pas trop au-dessous d’un brillant protocole de Quai d’Orsay ? Mais non, quelle question ! Au contraire, cela vous avait un petit air d’ancien régime, cela rappelait le prestigieux Lieutenant général du Royaume. On assure que M. Giscard d’Estaing, se trouvant gêné aux entournures par ses blasons, que certains, cependant, prétendent factices, feignait d’ignorer dans les cérémonies officielles l’escorte de la Garde républicaine. Et puis, faut-il rappeler que l’actuel président de la cinquième République a pour épouse une dame dotée d’un aristocratique état civil ?

La gouvernance

Finalement, il n’y a qu’une reine d’Angleterre pour ne pas trouver shocking de se trimbaler dans un vieux quartier populaire de Paris, comme hier n’importe quel sans-culotte, avec tout le respect que nous lui devons (au sans-culotte)
Soyons donc bons princes – ce qui va de soi en l’occurrence – et ne disons pas plus de mal que cela de la très (trop) française particule. Alphonse Allais lui-même la jugeait importante, écrivant : être de quelque chose, cela pose un homme, comme : être de garenne, cela pose un lapin.
Le sens du calembour n’étant certainement pas ce qui anime le mieux les entretiens à l’Élysée ou à Matignon, nous nous en tiendrons là, afin de ne pas accabler nos spécialistes de la gouvernance, selon un terme à la mode et curieusement emprunté, lui aussi, à des caractéristiques d’ancien régime. En certaines régions, la gouvernance était le nom donné au bailliage lorsque celui-ci disposait de pouvoirs très étendus. Reconnaissons alors à notre grand bailli national et élyséen le mérite de la clarté, celle-ci fût-elle abrupte. La politique, a-t-il assené, est un vrai métier. Ce métier exige une formation.
Quelle intransigeance ! Ou quel mépris ! Mais alors, pourquoi était-il allé chercher, dans cette confuse société civile d’abord tant choyée, des gens qui n’avaient jamais pratiqué ce métier- là ?
Il est vrai que s’apercevant – sans l’avouer – de sa maladresse, il mit tout ce petit monde à la porte, sans hésiter. Soit. Ce congédiement, peut-être efficace, peu courtois, ne nous renseigne toujours pas sur le contenu réel qu’il convient de donner à cette introuvable société civile.
Est-ce toujours celui que propose la description de Jean-Jacques Rousseau dans le célèbre Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes ?

Reprends tes droits

Rousseau, en effet, écrit ceci : « Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux et comblant le fossé, eût crié à ses semblables : “gardez-vous d’écouter cet imposteur” ».
Il faudrait s’entendre. Ou bien l’approche sémantique de Rousseau est erronée, ou bien il peut arriver que l’on charge des imposteurs d’une haute responsabilité.
De plus, l’on remarquera que, dans la définition rousseauiste, elle est depuis longtemps au pouvoir cette société civile. Dans ces conditions, comment peut-on l’inviter périodiquement à y participer ? Ces aberrations nous troublent. La chère gouvernance serait-elle donc à ce point déboussolée, même dans cette cinquième République hautaine et omnisciente, qui n’est en réalité qu’une espèce de monarchie élective ?
Un métier ? Et puis quoi encore ?
Le peuple, aussi, en est un. Reprends tes droits, lui criait le poète Sylvain Maréchal, auteur du Manifeste des Égaux et compagnon des Gracchus Babeuf.
Des droits ? Voici le premier qu’il faudrait reprendre.

Roger Bordier