nous ne sommes rien soyons tout

Le Manifeste - N° 6 - Mai 2004

 

Ciné-conte oriental
Le fou,
la belle et putsch

Vizontele Tuuba a été présenté avec neuf autres films turcs pendant une quinzaine à Paris au cinéma L’Archipel. Trop brève mais précieuse fenêtre pour découvrir d’autres formes d’expression et de lutte contre la globalisation culturelle.

Un soir, une voiture s’arrête à l’entrée d’un faubourg. Un homme en descend, s’installe à une table de café et se présente ; il est le nouveau directeur de la bibliothèque. Stupeur des consommateurs !
Nous ne sommes pas à l’orée d’une ville mais au cœur d’un village perdu. Il n’y a pas de bibliothèque. Il n’y en a jamais eu. Il n’y en aura pas ; il n’existe même pas de local. Ce pourrait être le début d’un film kafkaien. Mais nous ne sommes pas en Europe centrale dans les années soixante. Nous assistons à un film turc contemporain, Vizontele Tuuba de Yilmaz Erdogan. Les consommateurs ne se figent pas en un silence angoissant ; ils éclatent tous d’un rire énorme.
Comme dans les comédies néo-réalistes, le regard du metteur en scène est sans concession ; les progressistes du village sont actifs... surtout pour s’entre-déchirer. Mais ce regard est chaleureux aussi ; ces frères ennemis concluent une trêve (à peu près) respectée et une ruine est bientôt transformée en une coquette salle de bibliothèque... mais il n’y a pas de livres. Le directeur, intellectuel intransigeant écarté de la capitale par le pouvoir, lance un appel et un camion de livres-de-la-solidarité arrive au village... mais les habitants respectent trop ces livres pour oser les toucher, encore moins les ouvrir et le raisonnement ne peut rien contre ce respect paralysant. La folie prendra le relais de la raison.
Une idée folle germe dans une tête. Celle du « fou » du village évidemment. Selon les pays, on l’appellerait « illuminé » ou « simple » ; expressions de marginalisation commodes mais retournables en les opposant à leurs contraires. Que vaut-il mieux être, « fou » ou « sage » ? (J’ai l’espérance, la foi qu’au grand jamais/ Ne me viendra la honte de m’assagir. Maïakovski) ; « illuminé », c’est-à-dire touché par la lumière (par les Lumières) ou « obscurci » (par quoi ?) ; « simple » ou « compliqué » ? Idée doublement folle, provoquée par le choc d’un amour fou entre le « simple », objet de railleries, et la belle Tuuba, fille du directeur admiré par le village. Mais la belle a besoin du fou : elle est paralysée des deux jambes ; c’est lui qui pousse son fauteuil roulant. Et le fou ne pourrait plus vivre sans le sourire-soleil de la belle. Il ferait un miracle pour empêcher qu’une tristesse-nuage ne le voile... et il le fait... et ils le font. Le « fou » et la belle se lancent dans une folle épopée, déterrer et ressusciter un mort ! Nous basculons du domaine de la comédie dans celui du conte : ce village perdu de Turquie orientale n’est pas si loin de la Bagdad des Mille et Une Nuits.
Avant de partir faire la guerre à Chypre, le fils de la vieille Siti passait des heures – ses dernières – en tête-à-tête avec son téléviseur. Tué au combat, son corps ne fut jamais retrouvé. Sa mère se lamenta de ne pouvoir l’inhumer dans sa terre natale. À défaut, elle se résigna à ensevelir celui qui avait intimement partagé ses derniers instants. Pendant six ans, la vieille Siti monta une garde vigilante autour de l’étrange tombe. Qui la convainquit ? Le délire du fou ou le sourire de la belle ? Toujours est-il qu’elle autorisa l’exhumation. Après un trop long sommeil, le revenant refusait de répondre aux sollicitations. Qui le convainquit ? Les doigts habiles du fou ou le sourire de la belle ? Toujours est-il qu’il se remit à fonctionner. On l’installa à la place d’honneur de la bibliothèque. Tous les villageois vinrent et revinrent regarder et entendre le miraculé, puis on osa se saisir des livres tendus par la belle, puis à les ouvrir, puis à tenter de les déchiffrer et ceux qui savaient apprenaient à lire à ceux qui ne savaient pas et le fou se dorait au sourire-soleil de la belle et la belle oubliait son infirmité, elle avait tenu, elle avait gagné, comme Sheherazade à la Mille et Unième Nuit...
Le mille deuxième matin, blindés et camions envahissent le village. L’armée vient de prendre le pouvoir. Progressistes, anarchistes, staliniens, trotskistes, tout ce qui bouge est embarqué. Tout ou presque. Les soldats ne se sont quand même pas encombrés de deux handicapés. Le fou et la belle sont toujours là, braises vives sur un foyer piétiné.

René Ballet