il n'est pas de sauveur suprême

Le Manifeste - N° 6 - Mai 2004

Charles Vildrac
Paul Éluard

Centenaire de l'Humanité
Le Rif,
une guerre oublié

Le centenaire de l’Humanité est pour nous l’occasion de rappeler une des belles pages de ce journal. Devenu après 1920, le journal de la SFIC (section française de l’Internationale communiste) puis du Parti communiste français, l’Humanité s’est opposée dès ses premières années aux guerres coloniales, comme en témoignent les deux articles que nous reproduisons ici, de Paul Éluard, jeune poète surréaliste, et du poète et homme de théâtre pacifiste Charles Vildrac. Dans l’anthologie de textes qu’il avait consacrée aux « Grandes plumes » de l’Humanité, René Ballet rappelle : « De 1921 à 1926, les Rifains (habitants du Rif, chaîne montagneuse du Maroc) opposent une courageuse résistance aux troupes françaises et espagnoles d’occupation. 1924 marque le sommet de la répression qui frappe le parti communiste et l’Humanité, déclenchant la protestation de nombreux intellectuels.»
L’anti-impérialisme a été l’une des meilleures traditions de « l’Huma » (jusqu’à la guerre du Kosovo, pendant laquelle les ministres PCF sont restés membres du gouvernement). Beaucoup de communistes d’aujourd’hui seraient heureux de voir leur journal renouer avec cette tradition, en soutenant par exemple clairement la résistance du peuple irakien.
L’anniversaire de l’Humanité a été par ailleurs l’occasion d’un grand banquet, avec cinq mille personnes, à la Villette. Cet événement a montré l’attachement de nombreux lecteurs et militants au journal. Il a aussi été marqué par les ambiguïtés de la ligne actuelle du titre (qui pour survivre quête le soutien de l’État et des grands groupes ; au risque qu’une partie de ses lecteurs s’y reconnaissent parfois difficilement).
Lors de son intervention, Roland Leroy, qui présidait le Comité du centenaire, a déclaré qu’il y a « plusieurs façons d’être communiste », et que l’Humanité se montrait accueillante aux unes et aux autres. On ne peut que souhaiter que cela devienne la réalité.

Charles Vildrac

Voilà des parlementaires qui ont déclamé leur volonté de paix, leur amour de la paix dans tous les banquets politiques, dans toutes les réunions électorales. Pour un peu, c’est la Paix elle-même qui les a placés au pouvoir. À peine ont-ils repris haleine qu’une fatalité narquoise et terrible vient les mettre au pied du mur et leur envoie une vivace petite guerre coloniale nourrie déjà du cadavre espagnol et qui ne demande qu’à grandir. Quelle occasion pour eux de faire leurs preuves, de créer un beau, un sage précédent et de refuser au monstre trop connu la moindre goutte d’un sang aussi précieux qu’appauvri : c’est là qu’était l’honneur.
Mais non. Il y a l’engrenage. Pour en sortir, il faudrait un peu plus de courage qu’il n’en a fallu pour y entrer. On risquerait de faire sauter la vénérable machine et, ce qui est plus grave, de sauter soi-même. Or, on a beau être des sauteurs professionnels…
Non, les hommes de cette majorité parlementaire ont de la tradition, hélas ! Et ne sauraient nous étonner par une conduite imprévue. Pas de folies ! La règle du jeu politique, la soumission aux combines capitalistes voilées dans les couleurs de la Patrie.
Jaurès lui-même n’aurait pu leur faire admettre qu’à cette heure tragique, dans cette Europe déshonorée, un acte purement idéaliste aurait plus de retentissement et comporterait plus d’avantages de toutes sortes que l’éternelle politique de proie qui fera se dresser tôt ou tard l’Orient géant contre les odieux civilisateurs d’Occident.
En évoquant les morts et les mutilés du Maroc, Français ou indigènes, ou ces bombardements par avion particulièrement réussis (communiqué) sur les villages et les marchés ; en assistant à ce retour inconcevable de toutes les hontes de la grande guerre, comment ne pas être révolté ? Comment n’être pas hanté par des vérités banales à force d’évidence :
S’il s’agit d’une guerre coloniale, c’est toujours l’Européen qui a commencé.
Au Maroc, les Marocains sont chez eux.
C’est parce qu’il a des richesses minières dans le Rif que l’honneur est engagé.
Il n’y a pas assez de Français pour peupler et mettre en valeur le territoire français.
Nous manquons d’argent pour tout, excepté pour la guerre. La colonisation est une tare pour tous les États capitalistes en général ; pour la France, elle est en plus une charge.
Des centaines, des milliers peut-être de jeunes hommes qui ne demandaient qu’à vivre et qui n’ont pas autant d’intérêts dans le Rif que la Banque de Paris et de Pays-Bas pourriront sur la terre d’Afrique.
M. Lyautey mourra glorieusement dans son lit, comme M. Mangin, M. Abd El Krim aussi. Etc.
Et cette association avec Primo de Rivera ! Pouah !

L’Humanité, 22 juillet 1925

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Paul Éluard

La France est un pays canaille qui rit, qui rit toujours, bassement, de toute grandeur, de toute violence, de toute nudité. Que ses ennemis triomphent, qu’ils l’humilient, qu’ils la contraignent à demander les coups qui l’achèveront, je ne puis en attendre que la Liberté ! Toute guerre suppose une défaite, toute défaite une révolution.
L’Humanité, 23 juillet 1925.


(La déclaration de Paul Éluard est accompagnée d’un court article qui, pour la première fois à notre connaissance, signale l’activité du groupe surréaliste.)

Nos lecteurs ont eu des échos des récentes manifestations d’un groupe de jeunes écrivains : les surréalistes, qui en diverses occasions et notamment lors d’un banquet littéraire récent ont provoqué volontairement parmi les lâches gens de lettres attablés pour célébrer la beauté française (sic) un scandale qualifié « d’abominable » par toute la presse bien pensante. Les surréalistes ont osé crier : « À bas la guerre ! Vive la révolution ! »
La virulence qui anime ce petit groupe est d’ailleurs bien significative. Maintenant, honnis par toute la littérature officielle, menacés de mort et d’expulsion hors de France, les surréalistes persistent courageusement dans leur attitude. Le groupe entier d’ailleurs a signé le manifeste de Barbusse…

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