debout les damnés de la terre

Le Manifeste - N° 6 - Mai 2004

 

La sécurité sociale est en danger

L’usine Rateau de La Courneuve est en grève contre les licenciements annoncés. C’est encore une fois aux salariés qu’on demande de payer l’aventurisme des dirigeants de l’entreprise. Ils ne sont pas décidés à se laisser faire.

Usine Rateau, La Courneuve, 8 avril, 13 heures, cinquième semaine de grève. À l’entrée de l’usine, des plots surmontés de drapeaux Cgt et une grande banderole annonçant la grève donnent le ton. Une grande tente abrite des tables. C’est l’heure du repas, les grévistes sont assis et discutent.
Licencié en janvier 2004, après 32 ans chez Alstom à la conception des grandes turbines nucléaires, Jean-Claude Margotteaux est là en solidarité : « C’est quand même mon entreprise. » Il faisait partie du plan social de mai 2001, qui concernait 105 personnes, des techniciens et des ingénieurs pour la plupart. Après le rachat d’ABB, Alstom a abandonné sa technique traditionnelle de fabrication pour celle d’ABB. « Une erreur monumentale, et un gouffre financier », explique Jean-Claude Margotteaux. Gouffre financier, l’expression est sobre : Alstom a dépensé plus de 5 milliards d’euros pour le rachat d’ABB et sa technologie inopérante…

Menace
du dépôt de bilan

C’est cet aventurisme d’Asltom que les salariés du site Rateau-La Courneuve payent aujourd’hui. Spécia-lisée dans les équipements pour l’énergie, le transport ferroviaire et maritime, Alstom était considérée comme un fleuron de l’industrie française. L’ancien Pdg, Pierre Bilger, a mené une politique effrénée de rachat d’entreprises concurrentes, avec autant de discernement que Jean-Marie Messier pour Vivendi. Résultat, l’aventure s’est brutalement terminée en 2003 sous la menace du dépôt de bilan du groupe, endetté à hauteur de 4,9 milliards d’euros, cinq fois ses fonds propres. En 2003, le groupe a enregistré une perte nette de 1,38 milliards d’euros.
Pour faire face à l’état désastreux des finances, le nouveau Pdg, Philippe Kron, applique la recette miracle des « restructurations », ac-compagnées de licenciements. Alstom vend une partie de ses activités et annonce 5 000 suppressions d’emplois, dont 2 200 en France.
Le 8 mars 2004, les ouvriers de Rateau-La Courneuve apprennent que leur usi-ne est sur la liste des « restructurations ». Suppression du pôle des machines neuves, 285 salariés, et plan de licenciement sec pour 60 techniciens extérieurs. Le site, qui compte 800 salariés, perdrait donc un tiers de ses effectifs. Et les salariés ont peur qu’à terme, Alstom ne décide de fermer le site.

Les salariés
paient la facture

Depuis le 8 mars, les salariés de La Courneuve sont en grève. Chaque jour, les syndicats Cgt, le syndicat des techniciens et le syndicat d’Ilc, la société menacée de fermeture, tiennent deux assemblées générales, une le matin, l’autre l’après-midi. Les 150 salariés qui occupent le site en permanence se tiennent ainsi au courant des dernières nouvelles et votent la grève. Chaque jour également, les grévistes de La Courneuve se rendent à Levallois, au siège d’Alstom, pour distribuer des tracts et montrer que la détermination ne faiblit pas. Ils sont généralement accueillis par des vigiles aux méthodes musclées…
Moussa Hannou est mécanicien chez Alstom Power Service (Aps). Avec trente ans d’ancienneté, il touche 1 600 euros bruts par mois. « Et on vient me dire que je coûte trop cher. C’est pour ça que je vais être licencié ! Avec les “35 heures”, quand je travaille 46 heures, je suis payé 35. Et je ne peux même pas rentrer chez moi. Mais le client est bien facturé 46 heures. Et avec tous ces sacrifices, je coûte encore trop cher ! »
Il s’agit avant tout de choix stratégiques : Alstom conserve les chefs d’équipe et les chefs de chantier, et licencie les mécaniciens généralistes. Pour les remplacer, on fait appel à la sous-traitance et à des intérimaires. Avec toutes les conséquences que cela peut avoir sur la sécurité, puisque Alstom fait travailler du personnel non-qualifié sur des domaines aussi sensibles que les centrales nucléaires…
Pour le secrétaire de l’Union locale CGT, Gérard Mantovani, c’est la gestion des entreprises qu’il faut remettre en cause : « Elle est faite par des technocrates, et ce sont les salariés qui paient la facture. Il est d’autant plus scandaleux qu’Alstom licencie que l’entreprise vient de recevoir 3,2 milliards d’euros de l’État et 15 milliards d’euros de caution. Chaque année, ce sont 20 milliards d’euros qui sont ainsi distribués au patronat sans aucun contrôle. Il faut obtenir un contrôle des fonds publics, et que cet argent aille à l’emploi, pas aux licenciements ! »
Au début, la direction du groupe a annoncé qu’elle ne cèderait sur rien. Elle a tenté des manœuvres de division et d’intimidation. Mais l’occupation du site bloque le magasin d’outillage et empêche la réalisation de certains chantiers. Après cinq semaines de blocage, la direction se fait plus conciliante… Alors que rien n’était prévu pour les 60 mécaniciens, la Cgt négocie un plan social. Et la direction d’Alstom proposait, de manière officieuse, aux élus du Comité d’entreprise le maintien du pôle service sur le site. Elle souhaitait la tenue d’une réunion pour en discuter, preuve d’une évolution dans sa stratégie. Les salariés, eux, veulent que personne ne soit laissé sur le carreau et ont donc voté la poursuite de la grève.

Une affaire à suivre.

Caroline Andreani