à vif...

Le Manifeste - N° 6 - Mai 2004

 

Monsieur dix-neuf pour cent

 

La porte de sa chambre fut ouverte avec violence et sa femme jaillit dans la pièce au cœur d’une tornade de peignoir mal ficelé et de cheveux mal peignés.
« Lève-toi ! criait-elle, lève-toi. Il n’est plus temps de flemmarder, c’est encore pire que ce qu’on pouvait imaginer. À une exception près, ils ont tous été recalés. Cette fois tu ne peux plus te contenter de faire semblant ! »
Il se dressa dans son lit, se frotta les yeux, fit semblant de mal entendre, de ne rien comprendre pour gagner encore un peu de temps.
« Il faut dissoudre ! » cria sa femme si fort et d’une voix si aigüe qu’elle lui creva le tympan.
« Jamais ! gémit-il, jamais plus !
— Mais non, gros nigaud, pas comme l’autre fois où ton copain t’avait glissé ça dans l’oreille sans s’apercevoir que c’était ta mauvaise oreille. C’est toi qu’il faut dissoudre aujourd’hui.
— Moi ? Me dissoudre ? Mais comment ?
— Tu démissionnes et tu te représentes à ta propre succession.
— Je ne serai jamais réélu à 81 %.
— Ça c’est sûr. On ne réussit pas deux fois ta géniale fourberie d’une OPA sur le suffrage universel. Ressaisis-toi. Tu as trop longtemps oublié que tu n’es que Monsieur 19 % ».
Il eut un geste de révolte en écrasant une larme sur le coin de l’œil. « C’est trop aléatoire. Je garde les 81 % bien au chaud jusqu’en 2007.
— Et la démocratie ? »
— Démo et Cratie sont dans un bateau, je fais tomber Démo dans l’eau, qu’est-ce qui reste ?
Il éclata de rire. Elle lui passa la main sur la joue.
« Oh ! toi, dit-elle tendrement, ce que tu peux être crasseux !

Bernard-G. Landry