la raison tonne en son cratère

Le Manifeste - N° 5 - Avril 2004
 

La Chine est-elle encore socialiste
Inventer une démocratie socialiste

Une telle question est devenue intempestive, tant les faiseurs d’opinion assurent que la Chine marche à grands pas vers le capitalisme, le socialisme n’y étant plus représenté que par quelques vieilles entreprises d’État, en passe d’être privatisées, et par la dictature d’un parti unique, qui ne saurait résister très longtemps au changement du système économique. Quand on s’est convaincu que le capitalisme, malgré tous ses défauts (non rédhibitoires), est l’avenir de l’humanité, on n’est guère porté à voir les choses autrement. Aussi le consensus médiatique est-il quasi total. La seule question qu’on se pose est celle de savoir quand la Chine, au rythme où elle va, deviendra la puissance économique n° 1. Les milieux d’affaires sont sans doute plus circonspects, car ils savent de première main que les entreprises chinoises ne sont en général pas à vendre, que leurs capitaux sont les bienvenus, mais par dans n’importe quelles conditions, et que les marchés chinois ne s’ouvrent qu’avec les plus grandes précautions. Mais on ne peut pas leur demander de s’interroger sur une possible voie socialiste.
On aurait pu penser que l’extrême gauche au moins aurait montré de l’intérêt pour le nouveau cours chinois. Il n’en est rien, car les aspects négatifs l’obnubilent et le complexe de culpabilité la taraude : trop d’inégalités, trop de marché, trop peu de droits sociaux, trop peu de droits politiques, trop de peines de morts, une quasi-absence dans les manifestations altermondialistes, tout cela lui fait rejoindre le chœur des médias.

Mais qu’en pense
le peuple chinois lui-même ?

À première vue la révolution est finie. Déjà pendant la révolution culturelle beaucoup, parmi les plus enthousiastes, se sont pris à douter des réalisations du socialisme, mais le maoïsme, malgré la remise en ordre et la désillusion, restait bien vivant. Le grand Timonier n’avait-il pas appelé à défier les autorités, à faire la révolution dans la révolution? Le peuple ne fut pas contre les « quatre modernisations », dont il pouvait apprécier les aspects positifs, mais restait attaché aux idéaux du socialisme, et c’est bien en ce sens qu’il faut comprendre l’essentiel de la mobilisation qui a précédé le massacre de Tien An Men, contrairement à la plupart des lectures occidentales. On peut s’interroger sur les raisons de ce massacre, s’il est vrai que l’hégémonie du parti communiste chinois n’était pas vraiment menacée, et encore moins les bases du système économique. Comme le sujet est encore tabou en Chine, il est difficile de se prononcer. Mais il doit y avoir une bonne part de vérité dans l’affirmation, souvent entendue, que le parti ne savait comment rétablir l’ordre (et n’avait pas les moyens policiers à cet effet) dans une situation anarchique qui ressemblait comme deux gouttes d’eau au Mai 68 français (un excellent reportage le montrait récemment à la télévision française). Quoiqu’il en soit, cette répression a cassé quelque chose dans les esprits. Est-ce à dire pour autant que le socialisme ne veut plus rien dire pour les Chinois ? Des entretiens que j’ai pu avoir en Chine, il ressort que le socialisme s’est maintenant identifié à la recherche de la justice sociale et à la lutte contre la corruption. C’est peu et beaucoup à la fois, dans un pays où les anciens repères se sont estompés et où chacun pense d’abord à améliorer son sort. Il ressort également que, malgré Tien An Men, l’adhésion au parti communiste reste étonnamment forte. On lui sait gré d’avoir restauré l’unité et l’indépendance nationales, de développer le pays à toute allure (un développement « à la Rawls » : même s’il creuse les inégalités, les plus défavorisés voient leur sort s’améliorer), d’afficher des ambitions de grande puissance, de maintenir la « stabilité » (vieille hantise de toute l’histoire chinoise, toujours menacée de sécessions et de désordres). Dans ce contexte, si l’on veut savoir ce qu’il en est du socialisme en Chine, il faut d’abord savoir ce qu’en dit le parti communiste chinois, puisque c’est lui qui, avec ses 66 millions de membres, mène la barque.

Le point de vue officiel

Grosso modo la doctrine est la suivante. 1° La Chine n’en est qu’au stade inférieur du socialisme, qui durera au moins cent ans. Le problème principal, à l’heure actuelle, est de développer les forces productives, non seulement parce qu’il faut sortir du « socialisme du pauvre », mais encore parce que des rapports de production supérieurs ne sont possibles qu’à cette condition (c’est là l’essentiel de l’ancrage marxiste de la doctrine, sans qu’il y ait de véritable interrogation, reconnaissons le, sur la nature de ces forces productives). Et on garde la référence aux idéaux du communisme (ici encore pas de véritable interrogation). J’ai eu ainsi l’occasion de visiter un « village communiste », l’une des réalisations phares du régime : propriété indivise, cultures hors sol pilotées par ordinateur, villas de grand confort louées aux familles paysannes, équipements collectifs de haut niveau. Opération de propagande sans doute, mais qui désigne un point de mire, relativement différent des fameux modèles maoïstes (le village vend ses produits, les habitations sont individuelles etc.). 2° Au stade primaire, le socialisme se caractérise par la prédominance des formes étatiques et collectives de propriété dans l’économie et par le rôle « dirigeant » du secteur d’État. 3° Le développement de la petite économie privée est favorisé dans les autres secteurs pour deux raisons : elle convient mieux là où les forces productives sont peu socialisées (notamment dans l’agriculture, le petit commerce et l’artisanat, qui ont connu de fait un véritable boom) ; elle représente un stimulant pour l’économie publique (il reste de nombreux petits établissements publics même dans ces secteurs). 4° Le capitalisme autochtone, longtemps brimé, est à présent encouragé, mais pour accélérer le développement et montrer ce que peut faire l’esprit d’entreprise et d’innovation technologique (d’où la petite place faite au sein du parti lui-même à des représentants de ces « forces productives avancées » – ce qui a donné lieu à un vif débat, dont j’ai été témoin). 5° Les investissements étrangers sont fortement sollicités, pour trois raisons : le besoin de capitaux, le transfert de technologie, le challenge qu’ils représentent pour l’économie publique (l’idée étant de « prendre le meilleur du capitalisme et de rejeter le reste »). 6° Le socialisme en Chine est un « socialisme aux caractéristiques chinoises », d’abord parce qu’il doit tenir compte de l’état réel du pays, et ensuite parce qu’il doit promouvoir une « civilisation spirituelle » distincte de celle de l’Occident.
Les sceptiques et les cyniques diront que ce discours n’est qu’un habillage pour dissimuler une entreprise de restauration du capitalisme, un masque pour cacher les intérêts d’une nomenklatura prête à s’emparer de la propriété publique, comme ce fut le cas en URSS. On ne peut assurer qu’ils ont tort, mais il reste que la réalité correspond assez bien à ce discours. Voyons la d’un peu plus près.

L’« économie socialiste
de marché » aux « caractéristiques chinoises »

Pour interpréter ce socialisme de marché, il faut effectivement bien garder à l’esprit trois sortes de considérations. Tout d’abord la Chine est encore largement un pays sous-développé. Avancée dans certains secteurs industriels, y compris dans des technologies de pointe, elle est très en retard dans d’autres (la moitié de la population est occupée dans une agriculture parcellaire à l’outillage archaïque). Ensuite elle a eu, et a encore, le plus grand mal à rompre avec un système à la soviétique (malgré certaines différences), qui ne laissait qu’une très faible autonomie, ou « responsabilité », aux entreprises, et qui démotivait les travailleurs, malgré l’appel à leur conscience révolutionnaire, tant il s’opposait en fait au principe à chacun selon son travail et leur interdisait de voir concrètement le résultat de leurs efforts. Il a fallu vingt ans de « réformes », non sans de sérieuses luttes internes, pour faire en sorte que les entreprises publiques soient relativement libres de leurs décisions, plus ou moins soumises à la sanction du marché, et tenues d’être bénéficiaires. Il a fallu également ces vingt ans pour que soient créées simultanément les institutions corollaire de ce « socialisme de marché » : un système de banques commerciales, un système fiscal qui remplace le prélèvement direct des profits, un système de sécurité sociale indépendant des entreprises. Et ces réformes (dont l’absence ou le retard sont l’une des raisons qui ont fait capoter la perestroïka) sont loin d’être achevées. D’où des difficultés propres à cette transition. Troisième considération : la Chine traditionnelle (la culture bureaucratique de l’Empire céleste, les réseaux familiaux, le confucianisme etc.) reste vivace, malgré un demi-siècle de socialisme (qui en était lui-même imprégné), pour le meilleur et pour le pire (par exemple la peine de mort, si ancrée dans les mentalités).
Ceci dit la Chine n’est pas devenue capitaliste. Les terres agricoles restent propriété de l’État, ce qui empêche la grande concentration foncière. Le secteur privé ne s’est pas développé à la suite de privatisations (elles ont été peu nombreuses, et n’ont pratiquement pas touché les grandes entreprises d’État), mais de lui-même, dès lors qu’il a été autorisé, et en l’absence de tout soutien (les crédits ont été réservés en quasi-totalité au secteur public). Aujourd’hui encore ce secteur dans son ensemble (y compris les entreprises étrangères) ne représente qu’un bon quart de la production industrielle et le tiers du PIB (hors agriculture). Si le secteur d’État a fortement régressé (moins d’un tiers de la production industrielle), c’est parce qu’il a été restructuré et pour une part transféré aux autorités locales, et parce qu’il n’a pas progressé au même rythme que les autres, en particulier le vaste secteur de l’« économie collective », qui, lui aussi, représente un bon tiers du PIB, mais est très dynamique (il comprend des coopératives de production, des entreprises au capital indivis, des sortes de sociétés locales d’économie mixte, et sans doute quelques « faux nez » d’entreprises privées). On peut même dire que le pouvoir central a tout fait pour sauver un secteur d’État dont une partie est encore déficitaire.
La Chine est aussi socialiste, parce que la planification n’a pas disparu, mais, agissant maintenant souvent à l’aide de leviers indirects, reste puissante.
Les aspects négatifs de cette économie socialiste de marché sont multiples, le plus frappant étant le creusement des inégalités entre régions riches et régions pauvres (conséquence d’un développement volontariste des régions côtières), entre ville et campagne, et dans la structure des revenus. Creusement particulièrement choquant quand on voit s’élever de grandes fortunes dans le secteur capitaliste, autochtone et étranger (à noter que les investissements directs étrangers sont majoritairement d’origine taïwanaise et hongkongaise), et en même temps s’y maintenir des salaires de misère, et des conditions de travail lamentables (dans les « sweat shops »). Les autorités en ont parfaitement conscience, mais ont fermé les yeux, dans l’optique d’un développement à tout prix. Aujourd’hui elles semblent décidées à redresser la barre (c’est l’un des enjeux de la lutte entre la « nouvelle gau-che » et les tendances droitières ou centristes au sein du parti). Au nombre des traits négatifs, il faut aussi souligner la fin de la protection sociale gratuite (autrefois fournie par les entreprises) et de l’enseignement gratuit, et la montée du chômage. Sans oublier pourtant que l’enseignement obligatoire de neuf ans s’est généralisé et que l’espérance de vie s’est fortement élevée (à 71,4 ans). Ces aspects fort peu socialistes sont cependant dus en partie à ce que la Chine est encore dans une période de transition de l’ancien système à un nouveau système et que l’État s’est considérablement appauvri et endetté.

Les risques de dérive
vers un capitalisme social
(à forte composante étatique)

Le principal risque, qui nous est familier, est celui de l’ouverture du capital dans les entreprises d’État ou dans les entreprises appartenant aux collectivités locales. Car, qui dit ouverture, dit alignement sur les exigences de la rentabilité du capital et développement des marchés financiers. Si cette ouverture est rare au sein de ce que nous appelons les services publics (qui ont, en Chine, un périmètre bien plus important que dans n’importe quelle économie occidentale, puisqu’ils englobent des « biens stratégiques »), elle devient la règle pour toutes les autres entreprises. Les pouvoirs publics sont persuadés que, s’ils conservent au moins 51 % du capital, ils garderont le contrôle de ces entreprises. Et ils justifient cet appel aux capitaux privés par le fait que l’État n’a pas les moyens de recapitaliser des entreprises, dont certaines doivent atteindre la taille de multinationales si elles veulent faire jeu égal avec les multinationales capitalistes, dont la présence s’accentue avec l’entrée dans l’OMC. C’est exact. Une autre voie aurait été de développer le système de crédit, mais cela supposerait l’établissement de relations nouvelles entre les entreprises et les banques, à quoi ces dernières ne sont pas prêtes, et une solidité de l’appareil bancaire public, alors qu’il est plombé par les créances douteuses qu’il a dû accorder à des entreprises d’État défaillantes. C’est sans doute pourquoi même le capital des grandes banques d’État est en voie d’ouverture aux capitaux privés. Tant que les marchés financiers seront limités dans leurs opérations et préservés des mouvements spéculatifs, le risque est limité, mais, s’il ne l’est pas, c’est, selon moi, le socialisme qui risque de sombrer. Enfin ce socialisme ne serait qu’une variante de capitalisme d’État si la démocratisation des entreprises publiques ne se poursuivait pas (le pouvoir des salariés y est aujourd’hui encore bien supérieur à celui qui existe dans le secteur public des pays capitalistes), ce qui ne va pas sans contradictions avec l’ouverture.

Quel système politique ?

La place me manque pour développer cette question, qui fait tant de bruit en Occident. Alors, disons les choses en deux mots. Le maintien du rôle hégémonique du parti communiste (il y a d’autres partis satellites) est sans doute une nécessité dans la phase de transition d’une première étape à une seconde du socialisme. Un certain nombre d’évolutions sont en cours, qui étaient indispensables pour sortir d’une certaine forme de totalitarisme : la séparation du parti et de l’État (notamment pour l’accession aux postes), la construction d’un État de droit, l’indépendance de la justice, l’existence de candidatures indépendantes aux élections (ce qui comme à être réalisé, non sans peine, au niveau local). Les libertés d’expression, de manifestation, d’association progressent, mais la « société civile » est encore très contrôlée et balbutiante. Il serait stupide d’attendre et d’exiger de la Chine qu’elle copie la démocratie à l’occidentale, qui est chaque jour rabaissée et de plus en plus malade. Mais le grand défi qui se pose à la Chine est littéralement d’inventer une démocratie socialiste (qui soit à la fois politique et économique), ici encore en prenant le meilleur de la démocratie libérale et en rejetant le pire.

Tony Andreani