le monde va changer de base

Le Manifeste - N° 5 - Avril 2004

 

Brésil : Lula, un an et demi
Et après

Luiz Inacio da Silva a été élu président du Brésil en octobre 2002. à l’époque, certains observateurs avaient annoncé une nouvelle ère pour le Brésil. Un an et demi après, qu’en est-il ?

Depuis des décennies, les États-Unis considèrent l’Amérique Latine comme leur chasse gardée. Ils y font et défont les pouvoirs et les politiques économiques. Ils n’ont jamais hésité à intervenir militairement pour renverser les régimes qui ne leur convenaient pas. Ils ne s’en cachent d’ailleurs pas.
Mais la nouvelle donne des années 90 avec la disparition de l’Union soviétique leur a ouvert de nouveaux horizons. Ils se sont lancés dans plusieurs aventures militaires de grande envergure : Irak, Yougoslavie, Afghanistan, pour ne citer que les principales. Avec tous ces fers au feu, l’impérialisme américain n’a plus la même latitude pour contrôler aussi étroitement ses voisins et vassaux sud-américains. C’est ainsi que Chavez se maintient au pouvoir malgré les multiples tentatives de le renverser, que les FARC poursuivent la lutte armée alors que les États-Unis financent et organisent leur éradication sous couvert de lutte contre la drogue, ou que l’Argentine, élève pourtant méritant du FMI, est laissée sans solution face à l’effondrement de son système bancaire et financier.
C’est dans ce contexte également que Luiz Inacio da Silva, candidat du Parti des travailleurs, a remporté les élections présidentielles au Brésil en octobre 2002. Une partie de la gauche française a salué cette élection, en parlant d’espoir pour le Brésil. Un an et demi après, où en est cet espoir ? 

Une situation
dramatique

Le nouveau président hérite d’une situation dramatique. Le Brésil, comme de nombreux autres pays émergents, n’est pas à proprement parler un pays pauvre : il possède une agriculture moderne, bénéficie de ressources minières importantes et d’un véritable secteur industriel. Mais depuis les années 90, les dirigeants brésiliens ont mené une politique néo-libérale qui s’est déclinée de manière très orthodoxe : privatisations, déréglementation, réduction des dépenses de l’état, le tout sur fond de lutte contre l’inflation. Cette politique s’est traduit très concrètement par la « financiarisation » de l’économie et par la mainmise du capital étranger, essentiellement nord-américain, sur le secteur bancaire brésilien. Ce qui a eu pour conséquence d’endetter très fortement le pays. En 1995, le paiement des intérêts de la dette publique absorbait près de 25 % des recettes de l’état. Actuellement, il en absorbe presque 60 % ! Une telle situation n’est pas sans répercussions sur les dépenses de l’état. Suivant les recommandations du FMI, le Brésil a sabré dans ses budgets de santé, d’éducation, etc. Le budget de l’éducation, pour ne parler que de lui, est passé entre 1995 et aujourd’hui de 20,3 % à 8,9 % des recettes de l’état.
Tout en étant la 11e économie mondiale, le Brésil est classé 73e au niveau de l’indice de développement humain. Il a le triste privilège d’être un des pays où les inégalités entre les riches et les pauvres sont les plus fortes. En 2000, 50 % des Brésiliens les plus pauvres recevaient 14,5 % du revenu total, alors que les 10 % les plus riches recevaient 46 % du revenu total. Des chiffres qui trouvent leur pendant au niveau foncier : 60 % des surfaces agricoles cultivables sont détenues par 3 % de propriétaires, quand quatre millions de ruraux sont totalement dépourvus de terres.

50 millions
de pauvres

C’est précisément contre cette injustice sociale flagrante que Lula a rassemblé une partie importante de ses suffrages. Sur une population totale de 170 millions de personnes, 50 millions de Brésiliens vivent en dessous du seuil de la pauvreté.
Parmi les plus pauvres, les paysans sans terre, victimes de la politique des grands propriétaires fonciers. Depuis l’abolition de l’esclavage à la fin du XIXe siècle, ils ont mis en place un cadre législatif qui empêche les petits paysans de devenir propriétaires de la terre. Quand le cadre législatif se révèle inefficace, ils n’hésitent pas à faire appel à une répression systématique : exécutions de militants syndicalistes, intimidations, expulsions de familles, etc., en jouissant d’une totale impunité. Ces dernières années, la « mise en valeur » des terres (c’est à dire la mécanisation à outrance, à l’image de ce qui se fait aux États-Unis) a chassé des centaines de milliers de familles de paysans pauvres des terres où ils travaillaient. Avec une injustice supplémentaire : les terres les plus productives sont affectées aux productions destinées à l’exportation. Le Brésil, qui pourrait être autosuffisant au niveau alimentaire, importe donc des produits agricoles pour nourrir sa population.
Un exode rural continu, conséquence de la politique agricole des propriétaires latifundiaires, vient continuellement agréger de nouveaux arrivants à la population misérable des grandes agglomérations. Brasilia, Rio de Janeiro, Bahia, … comptent un nombre de pauvres pléthorique, qui vivent dans d’immenses bidonvilles, les favellas, où règnent la misère, des situations sanitaires déplorables, une violence chronique, la surexploitation, …
La redistribution des terres et un programme contre la faim ont été deux des points forts des propositions de Lula durant la campagne présidentielle.

Un parti
de rassemblement

Dans un pays où 55 % des travailleurs sont dans l’économie informelle, la classe moyenne brésilienne se sent de plus en plus menacée de sombrer dans la misère. Elle qui avait réélu le président Cardoso en 1998 pour sa politique du réal fort et de lutte contre l’inflation, a donc soutenu Lula, comme d’autres secteurs de la société brésilienne qui se sont unis au sein du Parti des travailleurs.
Créé en 1980, le Parti des travailleurs est une coalition. Il rassemble la centrale unitaire des travailleurs (CUT), des organisations politiques de gauche, des mouvements divers comme le Mouvement des sans terres et des catholiques de la Théologie de la libération. Depuis vingt ans, il s’est construit pas à pas, jusqu’à devenir le parti qui a mené un homme de gauche, qui plus est issu du monde du travail, à la tête du pays.
Mais lors de la campagne électorale, tout en défendant les thèmes du nécessaire développement social ou du projet « faim zéro » destiné à éradiquer la faim dans le pays, Lula a bien pris garde de rassurer les élites brésiliennes et les dirigeants des organismes financiers internationaux. Il a déclaré à différentes reprises qu’il respecterai les engagements que le Brésil avait pris auprès des bailleurs de fonds et des organismes internationaux. Sans cet engagement, il est peu vraisemblable que Lula ait eu aucune chance d’accéder au pouvoir.
Si l’élection de Lula a créé un immense espoir au Brésil, les attentes sont à la hauteur des promesses faites et des besoins. Lula se trouve en quelque sorte dans la situation de l’African national congress arrivant au pouvoir en Afrique du Sud après des décennies d’apartheid. Il est face à un chantier immense, aux attentes et aux espoirs des classes populaires et des classes moyennes brésiliennes. Mais il a en réalité bien peu de chances de réussir.

Crise politique

Lula n’est au pouvoir que depuis un an et demi. Mais la crise politique qui secoue le Parti des travailleurs est révélatrice d’un malaise. Le PT a vu arriver dans ses rangs de nombreux adhérents, plus attirés par les possibilités de promotion qu’ouvre l’appartenance au parti que par ses bases idéologiques. Les tensions entre les militants historiques et les nouveaux arrivants sont patentes. Les cadres et les élus du Parti prennent un poids de plus en plus important, donnant au PT un virage « institutionnel », qui risque à brève échéance de le couper des milieux populaires.
Se superposent à ces tensions internes des querelles très officielles, la plus grave étant certainement l’exclusion de la sénatrice Heloisa Helena et de trois députés du PT, exclus pour avoir pris publiquement position contre la politique du gouvernement sur les retraites.
La réforme, proposée par le gouvernement Lula et adoptée, casse le système de retraites qui protégeait les classes moyennes. Une telle réforme est en pleine contradiction avec les promesses de campagnes de Lula, mais pleinement en accord avec une politique économique qui se plie aux exigences du FMI.
Les promesses de campagnes les plus emblématiques, en premier lieu la redistribution des terres, ne sont pas tenues. Ainsi, moins de terres ont été redistribuées après un an de présidence Lula que sous le gouvernement Cardoso. Dernièrement, les Indiens Guaranis ont occupé des terres pour protester et réclamer la restitution des terres qui leur ont été volées par les propriétaires latifundiaires. Le chômage a progressé – près d’un million de chômeurs supplémentaires en un an – et la législation du travail semble menacée.
C’est finalement au niveau international que Lula prend les positions les plus offensives. Il n’a pas hésité à interpeller les États-Unis et les pays occidentaux sur des sujets très divers : la lutte contre le SIDA, la défense de Cuba, ou le refus de l’extension de l’ALENA au profit d’une zone de libre échange sud-américaine dite « light », afin de bloquer la stratégie américaine dans la région. Mais ses prises de position seront-elles suivies d’effet ou ne sont-elles que des rodomontades ? En cherchant à se concilier les élites brésiliennes et à rassurer les bailleurs de fonds internationaux, le président Lula s’est entravé lui-même. En acceptant d’honorer le service de la dette, il se condamne à mener une politique intérieure libérale qui ne permettra pas de transformer le pays en profondeur.
Pour que la vie des Brésiliens change, pour qu’au moins les 50 millions les plus pauvres voient le début d’une transformation dans leur quotidien, il faudrait plus que de timides redistributions de terres ou les tentatives de mise en place de programmes alimentaires. Il faudrait une véritable rupture : une révolution, en somme.

Caroline Andreani