le monde va changer de base

Le Manifeste - N° 5 - Avril 2004

 

« Haïti, trop loin de dieu, et trop près des États-Unis »*
Solidarité avec les démocrates

Il se raconte beaucoup de choses sur Haïti qui fête cette année le bicentenaire de son indépendance. Au point qu’il est difficile d’y voir clair. Le Manifeste fait le point.

Cette île caraïbe, un peu moins grande, un peu moins peuplée que la Belgique, est issue d’une histoire tragique, qui est aussi un peu celle de la France.
Elle était en effet la plus riche des colonies françaises avant 1789, peuplée d’un demi-million d’esclaves déportés d’Afrique. Les esclaves haïtiens révoltés ont imposé leur liberté, et infligé au colonialisme français sa première défaite militaire, un siècle et demi avant Dien Bien Phu. La nation haïtienne née de la révolution a payé très cher d’avoir donné l’exemple : la première république noire (indépendante en 1804) s’est vue interdire tout développement économique par la France qui lui a imposé une dette écrasante au XIXe siècle, par les états-Unis qui, depuis un siècle, ne cessent d’y intervenir militairement et de lui imposer des dirigeants à leur dévotion. C’est ainsi que Haïti a subi de 1957 à 1986 la féroce dictature anticommuniste des Duvalier.

Une nouvelle
invasion étrangère

En 1986, chassé par le soulèvement d’une population affamée et décimée par la répression, J.C. Duvalier fuit vers la France dont les gouvernements savent être accueillants à leurs amis déchus. Et c’est dans l’enthousiasme que le peuple haïtien élit président Aristide, prêtre beau parleur lié à la théologie de la libération. En 2004, Aristide s’accroche toujours au pouvoir, après avoir été réinstallé il y a dix ans par une expédition militaire contrôlée par Washington. Dans un pays où la misère est le sort de la majorité (mortalité infantile de 63 pour 1 000, au lieu de 7 pour 1 000 à Cuba, avec 0,16 médecins pour 100 habitants et 50 % d’analphabètes, au lieu de 5,3 % et 3,2 % à Cuba) il se maintient face à une opposition largement majoritaire qui a réuni plus de 100 000 manifestants, par la terreur de bandes armées mercenaires : des dizaines d’opposants exécutés dans la rue ou chez eux en quelques mois, maisons de militants et sièges d’organisations brûlées, etc.…
Cette obstination à conserver le pouvoir malgré le peuple, avec pour seul soutien des sbires payés recrutés dans le lumpenprolétariat, et les barons de la drogue, peut se terminer très mal.
Déjà, des chefs de guerre armés on ne sait trop par qui, s’installent en maîtres dans quelques parties du pays, et l’île est menacée d’une sanglante guerre civile que les animateurs démocrates de l’opposition font tout pour éviter : ce serait un désastre de plus dont le peuple aurait à souffrir.
Pire : les troubles sanglants peuvent servir de prétexte à une nouvelle invasion étrangère. à Washington, les stratèges impériaux pensent avoir le droit de choisir les dirigeants d’Haïti, pour contrôler ses flux migratoires, et pour son importance stratégique : très proche de Cuba, Haïti serait une plate-forme idéale pour l’invasion de l’île socialiste, dont rêvent certains amis de Bush. Ils espèrent trouver des complices haïtiens.
évidemment, les démocrates et révolutionnaires d’Haïti, qui jouent un rôle important au sein de l’opposition, bien qu’ils aient été décimés par les répressions successives et l’exil, refusent ce scénario catastrophe, et luttent pour une issue pacifique et d’indépendance nationale : notre solidarité leur est acquise.

Francis Arzalier

* Proverbe haïtien.