il n'est pas de sauveur

Le Manifeste - N° 4 - Mars 2004
Oeuvres choisies

 

Paul Lafargue (1983)
Le droit à la paresse

Paul Lafargue, le gendre de Marx, écrit ce pamphlet alors qu’il est enfermé à la prison de Sainte-Pélagie, à la suite de la fusillade de Fourmies lors de laquelle la troupe avait tiré sur les ouvriers réclamant la journée de huit heures. Ce petit livre est beaucoup plus qu’un plaidoyer pour la réduction du temps de travail. Lafargue y raconte toute l’histoire de la civilisation humaine du point de vue de la conquête progressive du droit à la paresse. Conquête qui permet le progrès de la civilisation. Le Manifeste en donne quelques extraits. Le livre est disponible au Temps des Cerises, éditeurs.

M. Thiers, dans le sein de la Commission sur l’instruction primaire de 1849, disait : « Je veux rendre toute puissante l’influence du clergé, parce que je compte sur lui pour propager cette bonne philosophie qui apprend à l’homme qu’il est ici-bas pour souffrir et non cette autre philosophie qui dit au contraire à l’homme : « Jouis ». M. Thiers formulait la morale de la classe bourgeoise dont il incarna l’égoïsme féroce et l’intelligence étroite. […]

P.L.
Prison de Sainte-Pélagie, 1883.

Un dogme
désastreux

Une étrange folie possède les classes ouvrières des nations où règne la civilisation capitaliste. Cette folie trame à sa suite des misères individuelles et sociales qui, depuis deux siècles, torturent la triste humanité. Cette folie est l’amour du travail, la passion moribonde du travail, poussée jusqu’à l’épuisement des forces vitales de l’individu et de sa progéniture. Au lieu de réagir contre cette aberration mentale, les prêtres, les économistes, les moralistes, ont sacro-sanctifié le travail. Hommes aveugles et bornés, ils ont voulu être plus sages que leur Dieu ; hommes faibles et méprisables, ils ont voulu réhabiliter ce que leur Dieu avait maudit. Moi, qui ne professe d’être chrétien, économe et moral, j’en appelle de leur jugement à celui de leur Dieu ; des prédications de leur morale religieuse, économique, libre-penseuse, aux épouvantables conséquences du travail dans la société capitaliste.
Dans la société capitaliste, le travail est la cause de toute dégénérescence intellectuelle, de toute déformation organique. […]
Dans notre société, quelles sont les classes qui aiment le travail pour le travail ? Les paysans propriétaires, les petits bourgeois, les uns courbés sur leurs terres, les autres acoquinés dans leurs boutiques, se remuent comme la taupe dans sa galerie souterraine ; et jamais ne se redressent pour regarder à loisir la nature.
Et cependant, le prolétariat, la grande classe qui embrasse tous les producteurs des nations civilisées, la classe qui, en s’émancipant, émancipera l’humanité du travail servile et fera de l’animal humain un être libre, le prolétariat trahissant ses instincts, méconnaissant sa mission historique s’est laissé pervertir par le dogme du travail. Rude et terrible a été son châtiment. Toutes les misères individuelles et sociales sont nées de sa passion pour le travail.

Bénédictions
du travail

En 1770 parut, à Londres, un écrit anonyme intitulé : An Essay on trade and commerce. Il fit à l’époque un certain bruit. Son auteur, grand philanthrope, s’indignait de ce que « la plèbe manufacturière d’Angleterre s’était mise dans la tête l’idée fixe qu’en qualité d’Anglais, tous les individus qui la composent ont, par droit de naissance, le privilège d’être plus libres et plus indépendants que les ouvriers de n’importe quel autre pays de l’Europe. Cette idée peut avoir son utilité pour les soldats dont elle stimule la bravoure ; mais moins les ouvriers des manufactures en sont imbus, mieux cela vaut pour eux-mêmes et pour l’État. Des ouvriers ne devraient jamais se tenir pour indépendants de leurs supérieurs. Il est extrêmement dangereux d’encourager de pareils engouements dans un État commercial comme le nôtre, où, peut-être, les sept huitièmes de la population n’ont que peu ou pas de propriété. La cure ne sera pas complète tant que nos pauvres de l’industrie ne se résigneront pas à travailler six jours pour la même somme qu’ils gagnent maintenant en quatre ».
Ainsi, près d’un siècle avant Guizot, on prêchait ouvertement à Londres le travail comme un frein aux nobles passions de l’homme. […]
Douze heures de travail par jour, voilà l’idéal des philanthropes et des moralistes du XVIIIe siècle. Que nous avons dépassé ce nec plus ultra ! Les ateliers modernes sont devenus des maisons idéales de correction où l’on incarcère les masses ouvrières, où l’on condamne aux travaux forcés pendant 12 et 14 heures, non seulement les hommes, mais les femmes et les enfants ! Et dire que les fils des héros de la Terreur se sont laissés dégrader par la religion du travail au point d’accepter après 1848, comme une conquête révolutionnaire, la loi qui limitait à douze heures le travail dans les fabriques ; ils proclamaient, comme un principe révolutionnaire, le droit au travail. Honte au prolétariat français ! Des esclaves seuls eussent été capables d’une telle bassesse. Il faudrait vingt ans de civilisation capitaliste à un Grec des temps héroïques pour concevoir un tel avilissement. […]
Notre époque est, dit-on, le siècle du travail ; il est en effet le siècle de la douleur, de la misère et de la corruption.
Et cependant, les philosophes, les économistes bourgeois, depuis le péniblement confus Auguste Comte, jusqu’au ridiculement clair Leroy-Beaulieu ; les gens de lettres bourgeois, depuis le charlatanesquement romantique Victor Hugo, jusqu’au naïvement grotesque Paul de Kock, tous ont entonné les chants nauséabonds en l’honneur du dieu Progrès le fils aîné du Travail. À les entendre, le bonheur allait régner sur la terre : déjà on en sentait la venue. Ils allaient dans les siècles passés fouiller la poussière et la misère féodales pour rapporter de sombres repoussoirs aux délices des temps présents. […]
Travaillez, travaillez, prolétaires, pour agrandir la fortune sociale et vos misères individuelles, travaillez, travaillez, pour que, devenant plus pauvres, vous ayez plus de raisons de travailler et d’être misérables. Telle est la loi inexorable de la production capitaliste.
Parce que, prêtant l’oreille aux fallacieuses paroles des économistes, les prolétaires se sont livrés corps et âme au vice du travail, ils précipitent la société tout entière dans ces crises industrielles de surproduction qui convulsent l’organisme social. Alors, parce qu’il y a pléthore de marchandises et pénurie d’acheteurs, les ateliers se ferment et la faim cingle les populations ouvrières de son fouet aux mille lanières. Les prolétaires, abrutis par le dogme du travail, ne comprenant pas que le surtravail qu’ils se sont infligé pendant le temps de prétendue prospérité est la cause de leur misère présente […]
Si les crises industrielles suivent les périodes de surtravail aussi fatalement que la nuit le jour, traînant après elles le chômage forcé et la misère sans issue, elles amènent aussi la banqueroute inexorable. Tant que le fabricant a du crédit, il lâche la bride à la rage du travail, il emprunte et emprunte encore pour fournir la matière première aux ouvriers. Il fait produire, sans réfléchir que le marché s’engorge et que, si ses marchandises n’arrivent pas à la vente, ses billets viendront à l’échéance. […]
Ces misères individuelles et sociales, pour grandes et innombrables qu’elles soient, pour éternelles qu’elles paraissent, s’évanouiront comme les hyènes et les chacals à l’approche du lion, quand le prolétariat dira : « Je le veux ». Mais pour qu’il parvienne à la conscience de sa force, il faut que le prolétariat foule aux pieds les préjugés de la morale chrétienne, économique, libre-penseuse ; il faut qu’il retourne à ses instincts naturels, qu’il proclame les Droits de la paresse, mille et mille fois plus nobles et plus sacrés que les phtisiques Droits de l’homme, concoctés par les avocats métaphysiciens de la révolution bourgeoise ; qu’il se contraigne à ne travailler que trois heures par jour, à fainéanter et bombancer le reste de la journée et de la nuit. […]

Ce qui suit
la surproduction

Un poète grec du temps de Cicéron, Antiparos, chantait ainsi l’invention du moulin à eau (pour la mouture du grain) : il allait émanciper les femmes esclaves et ramener l’âge d’or :
« Épargnez le bras qui fait tourner la meule, ô meunières, et dormez paisiblement ! Que le coq vous avertisse en vain qu’il fait jour ! Dao a imposé aux nymphes le travail des esclaves et les voilà qui sautillent allégrement sur la roue et voilà que l’essieu ébranlé roule avec ses rais, faisant tourner la pesante pierre roulante : vivons de la vie de nos pères et oisifs réjouissons-nous des dons que la déesse accorde ».
Hélas ! les loisirs que le poète païen annonçait ne sont pas venus ; la passion aveugle, perverse et homicide du travail transforme la machine libératrice en instrument d’asservissement des hommes libres : sa productivité les appauvrit. […]
Pour que la concurrence de l’homme et de la machine prît libre carrière, les prolétaires ont aboli les sages lois qui limitaient le travail des artisans des antiques corporations ; ils ont supprimé les jours fériés. Parce que les producteurs d’alors ne travaillaient que cinq jours sur sept, croient-ils donc, ainsi que le racontent les économistes menteurs, qu’ils ne vivaient que d’air et d’eau fraîche ? Allons donc ! Ils avaient des loisirs pour goûter les joies de la terre, pour faire l’amour et rigoler ; pour banqueter joyeusement en l’honneur du réjouissant dieu de la Fainéantise. La morose Angleterre, encagottée dans le protestantisme, se nommait alors la « joyeuse Angleterre » (Merry England). Rabelais, Quevedo, Cervantès, les auteurs inconnus des romans picaresques, nous font venir l’eau à la bouche avec leurs peintures de ces monumentales ripailles dont on se régalait alors entre deux batailles et deux dévastations, et dans lesquelles tout « allait par escuelles ». Jordaens et l’école flamande les ont écrites sur leurs toiles réjouissantes. Sublimes estomacs gargantuesques, qu’êtes-vous devenus ? Sublimes cerveaux qui encercliez chez toute la pensée humaine, qu’êtes-vous devenus ? Nous sommes bien amoindris et bien dégénérés. La vache enragée, la pomme de terre, le vin fuchsiné et le schnaps prussien savamment combinés avec le travail forcé ont débilité nos corps et rapetissé nos esprits. Et c’est alors que l’homme rétrécit son estomac et que la machine élargit sa productivité, c’est alors que les économistes nous prêchent la théorie malthusienne, la religion de l’abstinence et le dogme du travail ? Mais il faudrait leur arracher la langue et la jeter aux chiens. […]

À nouvel air,
chanson nouvelle

[…] Si, déracinant de son cœur le vice qui la domine et avilit sa nature, la classe ouvrière se levait dans sa force terrible, non pour réclamer les Droits de l’homme, qui ne sont que les droits de l’exploitation capitaliste, non pour réclamer le Droit au travail qui n’est que le droit à la misère, mais pour forger une loi d’airain, défendant à tout homme de travailler plus de trois heures par jour, la Terre, la vieille Terre, frémissant d’allégresse, sentirait bondir en elle un nouvel univers... […]

Paul Lafargue

« OEUVRES CHOISIES »

1880 : Le droit à la paresse réfutation du « Droit au Travail » de 1848
1881 : Le parti socialiste allemand
La politique de la bourgeoisie
Que veulent donc les seigneurs de l'industrie du fer ?
Au nom de l'autonomie
Le sentimentalisme bourgeois
M. Paul Leroy-Beaulieu
L'autonomie
1882 : L'ultimatum de Rothschild
Les luttes de classes en Flandre de 1336-1348 et de 1379-1385
La journée légale de travail réduite à huit heures
Un moyen de groupement
La base philosophique du Parti ouvrier
1883 : Essai critique sur la révolution française du XVIIIe siècle
1884 : Le Matérialisme économique de Karl Marx (cours d'économie sociale)
Le Capital de Karl Marx et la critique de M. Block
Le blé en Amérique, production et commerce
1885 : La légende de Victor Hugo
Une visite à Louise Michel
1886 : Sapho
Les chansons et les cérémonies populaires du mariage évolution de la morale
Le matriarcat étude sur les origines de la famille
1887 : La Religion du capital
La circoncision, sa signification sociale et religieuse
1888 : Le Parti ouvrier français
1890 : Pie IX au Paradis
Le darwinisme sur la scène française
Le premier Mai et la situation du mouvement socialiste en France
Souvenirs personnels sur Karl Marx
1891 : Auguste Bebel
« L'Argent » de Zola
Appel aux électeurs de la 1ère circonscription de Lille
1892 : Le communisme et l'évolution économique
Conférence contradictoire du 28 novembre 1892 avec l'abbé Naudet
1893 : Origine de la propriété en Grèce
Un appétit vendu
1894 : La langue française avant et après la Révolution
Karl Marx : Le Capital. Extraits
Les dernières élections législatives et les partis politiques en France
1895 : Campanella étude sur sa vie et sur la Cité du Soleil
Idéalisme et matérialisme dans la conception de l'histoire
Programme agricole du Parti Ouvrier Français
Origine et évolution de la propriété
1896 : Le mythe de l'Immaculée Conception
Les origines du Romantisme
Le socialisme et la science sociale
1897 : La fonction économique de la bourse (contribution à la théorie de la valeur)
1899 : Le socialisme et la conquête des pouvoirs publics
Origine de l'idée de Justice
Origine de l'idée du Bien
1900 : Le socialisme et les intellectuels
1903 : Essai critique sur la Révolution française du XVIIIe siècle
Les trusts américains, leur action économique, sociale et politique
L'idéal socialiste
La méthode historique de Karl Marx
1904 : Souvenirs personnels sur Friedrich Engels
La question de la femme
Le mythe de Prométhée
La charité chrétienne
1905 : Les causes de la croyance en Dieu
1906 : Le patriotisme de la bourgeoisie
1909 : Origine des idées abstraites
Origine et évolution de l'idée de l'Ame
La croyance en Dieu
1910 : Le problème de la connaissance

Source :
http://www.ceps.org/