il n'est pas de sauveur

Le Manifeste - N° 4 - Mars 2004

 

Les entreprises françaises et l’Allemagne de l’avant-guerre à l’occupation
Des capitaux aryens

Annie Lacroix-Riz, professeur d’histoire contemporaine à l’Université Paris VII revient sur l’implication des entreprises françaises avant et pendant l’occupation.

Respectabilité patronale
contre concept
de collaboration

L’ouverture des archives publiques relatives à l’économie française sous l’occupation allemande, explicite sur la considérable contribution patronale à la collaboration, a vu ses effets contrariés par la respectabilité que se sont gagnée les élites économiques parmi les historiens français depuis les années 1990. Contre la « collaboration économique », qualifiée de « dialectique traditionnelle » d’origine non identifiée, l’heure est à la « nuance » qui répartit sur toutes les classes de la société française la honte de la collaboration et l’honneur de la résistance et qui fait de l’« État français » le responsable unique des options de 1940-19441. Les élèves, futurs citoyens, seront d’autant plus gagnés à ces analyses qu’y ont adhéré les auteurs des manuels qui forment nos enseignants, traitant de la France occupée dans le cadre du sujet d’histoire contemporaine des concours de recrutement de 2003-2005 (« Les sociétés, la guerre et la paix en Europe, Russie et URSS, États-Unis et Japon, 1911-1946 ») : après la bibliographie « officielle » d’Historiens et Géographes, allant dans ce sens, le manuel que son étiquette CNED érige en manuel officiel attribue tout à Vichy – « La France, sous la houlette de l’État français dirigé par le maréchal Pétain, a entrepris, dans le cadre d’une Révolution nationale de mettre en place une économie dirigée où se manifeste la présence de technocrates (à commencer par le ministre de la production industrielle, le polytechnicien Jean Bichelonne) une veine dirigiste, rationalisatrice et modernisatrice » et ne concède au patronat, aux fractions les plus élevées duquel Jean Bichelonne, successeur de Pierre Pucheu (autre créature du Comité des Forges et de la CGPR), était intégré, ce qui l’avait désigné à ce poste, que la mention : « Certains industriels vont au devant des désirs allemands en sollicitant des commandes allemandes »2. On ne peut définir le patronat comme « attentiste » en 1940 (Renaud de Rochebrune et Jean-Claude Hazera3) ou admettre comme cas de figure significatif le « patron résistant » (François Marcot)4 qu’en fondant l’histoire de l’occupation sur le témoignage d’après Libération des intéressés ou de leurs avocats. La correspondance contemporaine des faits livre des activités du patronat français un bilan différent, aujourd’hui exclu du paysage académique5 (je négligerai, faute de place, la forte dimension politique de la collaboration avec l’Allemagne).

La collaboration
économique
d’avant-guerre

L’abandon de la « politique d’exécution » du traité de Versailles, dimension économique incluse, s’accompagna depuis 1924-25 de la recherche par les élites économiques françaises d’un accord avec le Reich où la fascination « technique » pour son modèle économique se mêlait à l’admiration pour sa dictature contre le salaire. Fascination et admiration furent renforcées par les prestations allemandes pendant la crise des années trente, avant puis après 1933. L’extraordinaire développement de l’économie de guerre allemande allécha le patronat français comme tous les autres. L’intérêt direct qu’il y prit s’ajouta, pour parfaire l’« Apaisement » où les Anglo-Américains n’eurent rien à envier aux Français6, à l’obsession du règlement par le Reich des dettes qu’il avait accumulées depuis 1924 vis à vis de tous les pays « occidentaux » (les fameux emprunts Dawes et Young). Dettes qu’il règlerait jusqu’au jour de sa défaite avec de l’or par lui volé, en toute connaissance de cause des banques centrales en général, de la Banque de France en particulier, qui lui remit entre novembre 1940 et mai 1942 les 200 tonnes que sa consœur belge lui avait confiées entre novembre 1939 et mai 1940. Rappelons, contre la vieille thèse inusable mais fausse de l’« autarcie » allemande, que le Reich, dépourvu de maintes matières premières indispensables, construisit son appareil de guerre grâce aux livraisons de l’étranger. La France y figura en bonne place comme de 1940 à 1944 par son minerai de fer et sa bauxite : cette frénésie exportatrice alimenta en avril 1936 entre L’Humanité et le Comité des Forges une polémique sur la collaboration de grande Guerre dans le bassin ferrifère de Briey entre industrie lourde française et Reich « ennemi » où la pertinence était du côté de l’assaillant.
À l’heure de l’expansion allemande en Autriche puis en Tchécoslovaquie, les groupes financiers français qui avaient en Europe centrale et orientale supplanté leurs homologues austro-allemands après la victoire de 1918, négocièrent avec les banques allemandes le meilleur rachat possible de leurs titres. La Banque de France, via la Banque des règlements internationaux, dont le directeur général la représentait, ne vit pas plus d’inconvénient que la Banque d’Angleterre à céder au Reich les réserves d’or des banques centrales des pays annexés – Autriche dès l’Anschluss, Tchécoslovaquie après le 15 mars 1939. La crise renforça les cartels internationaux établis depuis les années vingt pour tenter de limiter les effets de la concurrence. En terre neutre, fiscalement et politiquement si arrangeante, Suisse en tête, on unit les capitaux, en particulier dans la chimie avec l’IG Farben, base des « sociétés mixtes » de l’Occupation.
Le règlement hitlérien de la question des salaires, par réduction à néant des capacités de défense des travailleurs déjà sabrées par Brüning et ses successeurs (depuis 1930), grandit la fascination de nos élites économiques pour l’exemple allemand. Le Comité des Forges et la Banque de France l’exprimèrent maintes fois avant et après le 30 janvier 1933 ; elle enfla sous le Front populaire au point qu’un grand patron de l’imprimerie (Georges Lang) promettait à ses ouvriers qu’« Hitler viendra[it bientôt] mettre de l’ordre en France ». Reste à faire l’histoire patronale de la décennie où la droite française donna définitivement la priorité à « l’ennemi intérieur » sur « l’ennemi extérieur » (Robert Paxton), et où se prépara « l’étrange défaite » (Marc Bloch) qui paralyserait les « salopards en casquette » (Simone Weil).

La collaboration économique

À l’heure de la défaite, le grand patronat français, traditionnel partenaire du Reich – pas seulement « certains industriels » –, se montra, selon les Allemands eux-mêmes, « arbeitwillig » (de bonne volonté au travail) : on renouvela entre industriels depuis l’été 1940 les contrats de matières premières antérieurs ; les « commandes allemandes » enrichirent ceux qui contribuaient à l’appareil de guerre du Reich et à la satisfaction de sa consommation générale (le peuple « aryen » soutiendrait mieux les œuvres de son État nourri, habillé ou chaussé des produits provenant des pays occupés affamés et privés de tout) et de luxe (pour ses élites) : le champagne, la dentelle, la fourrure et les parfums ne ravitaillèrent pas moins le Reich que les tanks, les camions, le verre, la céramique et les produits chimiques, Zyklon B inclus, malgré les cris d’orfraie suscités en France par ce dossier. Cette surenchère s’acheva dans les usines souterraines (contre les bombardements) que Renault et ses pairs visitaient encore en juillet 1944, aux côtés de leurs clients allemands.
Les « industriels » se prêtèrent avec un empressement comparable au renouvellement des cartels d’avant-guerre, qui fut réalisé en 1940-41, à des conditions que la victoire rendait avantageuse : la France se voyait promettre pour l’après-guerre son pré carré hexagonal et colonial, le Reich se réservant à l’exportation le reste du monde ; on « gagner[ait] de l’argent » ensemble, avait dit Ter Meer de l’IG Farben en novembre 1940 aux chefs de Kuhlmann, époque de la préparation de Francolor, mais le vainqueur davantage que les vaincus, si dociles fussent-ils.
On aryanisa de concert – dimension absente des manuels de nos futurs professeurs – à tous les stades du dépouillement, de la précoce nomination des administrateurs provisoires des « banques juives » postes réservés
par les services économiques du Militärbefehlshaber in Frankreich (administration militaire en France) à de grands banquiers de la place de Paris et à leur demande – au partage des « parts juives » de sociétés rentables entre industriels ou banquiers français et leur homologues allemands : dans la poursuite des cessions entamées avec les annexions de 1938-39 entre banquiers des deux nations (et non entre Vichy et «oHitler », présumé s’être « fait […] céder les avoirs français en Yougoslavie, en Roumanie, dans les banques tchèques et polonaises »7), la dimension aryanisatrice fut notable. La Banque de France n’y répugna pas, qui participa début 1942, couverte par son conseil général unanime, à la curie des titres « juifs » à l’époque de « l’amende du milliard » imposée (en décembre 1941) par l’occupant aux juifs de France.
L’aryanisation se glissa dans le mariage franco-allemand des capitaux, ces « sociétés mixtes » où l’IG Farben se tailla la part du lion, à commencer par les 51 % de Francolor, souvent imputés à la pression de Vichy, alors que l’affaire fut traitée par Kuhlmann et l’IG Farben, puis soumise après coup à Vichy : Kuhlmann avait montré une grande initiative, comme ses pairs Ugine et Rhône-Poulenc. Les grands banquiers, des banques d’affaires et de dépôts, furent de la fête dans ce domaine comme dans le reste des financements sans risque de toutes les opération communes : l’État, c’est à dire le contribuable, pourvoyait à tout, via le clearing et les frais d’occupation, assez lourds (400 millions par jour, 500 depuis novembre 1942) pour subvenir à l’entretien de dix millions de soldats allemands en France.
Le prétendu loup-garou Vichy dit amen à tout – Jean Bichelonne en tête qui, ayant eu la bonne idée de fuir en Allemagne en août 1944 puis d’y mourir en décembre, servit après la Libération de bouc émissaire à toutes les œuvres de ses inspirateurs, complices, pairs et obligés. On ne trouve cependant pas un exemple de contrainte exercée sur nos élites industrielles et bancaires : l’État bourreau des petits et sans grade (rouges ou juifs en tête) fut la bonne à tout faire d’industriels et banquiers qui sollicitaient sans retenue ses fonds, y compris en vue d’opérations industrielles strictement liées à la guerre et promises à la déconfiture au retour de la paix, tels les gigantesques projets d’usines de Buna et d’alumine concoctés depuis 1941 par l’IG Farben, Ugine et Rhône-Poulenc. Mais les intéressés français notifièrent au berger étatique que son financement ne lui vaudrait pas le moindre droit de regard sur la gestion des futurs mastodontes qu’il n’était pas question de « nationaliser ». La collaboration économique fournit un remarquable exemple de ce que le grand capital entend par « non-intervention » de l’État : financement public des investissements, le profit demeurant exclusivement privé, et rigoureuse police des salaires, domaine dans lequel la poigne de l’occupant fit également merveille. Cette œuvre commune explique la timidité de la Banque de France, qui consentit à l’État français ses « avances » (rémunératrices) pour le versement des frais d’occupation sans murmurer jusqu’à l’automne 1942 : à l’origine de la baisse de 50 % du salaire réel ouvrier entre 1940 et 1944, le péché d’inflation galopante était, pour ce héraut de l’« orthodoxie » financière et budgétaire – pour parler clair, la déflation salariale , véniel,
comparé au péché mortel de la hausse des salaires. L’occupant allemand ne pouvait être foncièrement mauvais, qui avait tant aidé le profit à écraser le salaire.
Le murmure de l’automne 1942, comme la revente, simultanée, des fructueux titres juifs achetés en mars, devait tout à la perspective, qui cohabita jusqu’à la fin de l’Occupation avec la collaboration, du remplacement, désormais certain à terme assez court, du Blitzkrieg par la Pax Americana. Au rempart allemand des profits et de la tenue en respect de ceux d’en bas succéderait le bouclier américain, nouvelle « protection [des patrons] contre leurs ennemis intérieurs », dans l’atmosphère d’« isolement et d’encerclement » (limitée par les douceurs de l’épuration) qui gâcha leur après Libération8. Le traitement de ces remarquables continuités requiert recours aux archives, dût la respectabilité des élites, norme aujourd’hui dictatoriale, en souffrir.

Annie Lacroix-Riz

1. On aura une idée des deux conceptions en comparant Dominique Barjot et Henry Rousso, dir., n° spécial d’Histoire, économie et société, n° 3, 1992 et Olivier Dard, Jean-Claude Daumas et François Marcot, dir., L’Occupation, l’État français et les entreprises, ADHE, Paris, 2000, à Annie Lacroix-Riz, Industriels et banquiers français sous l’Occupation : la collaboration économique avec le Reich et Vichy, Paris, Armand Colin, 1999, chapitre 1, « Complément à la bibliographie de CAPES-agrégation 2003-2005 parue dans Historiens et Géographes n°383 », La Pensée, n° 336, octobre-décembre 2003, p. 1-22 et L’Histoire contemporaine sous influence, Paris, Le Temps des cerises, à paraître en mars 2004.

2. Philippe Chasseigne et alii, Les Sociétés, la guerre, la paix 1911-1946, Paris, CNED-SEDES, 2003, p. 87 et 95.

3. Les patrons sous l’Occupation, Paris, Odile Jacob, 1995.

4. « Qu’est-ce qu’un patron résistant », L’Occupation, p. 277-292, et travaux du même sur la résistance patronale, ibid., p. 464.

5. Références de ce qui suit, Annie Lacroix-Riz, « Les grandes banques françaises de la collaboration à l’épuration, 1940-1950 », Revue d’Histoire de la Deuxième Guerre Mondiale, 1986, « I. La collaboration bancaire », n° 141, p. 3-44; « II. La non-épuration bancaire 1944-1950 », n° 142, p. 81-101 ; Industrialisation et sociétés (1880-1970). L’Allemagne, Paris, Ellipses, 1997, chapitre 5; Industriels et banquiers; « Frankreich und die europäische Integration. Das Gewicht der Beziehungen mit den Vereinigten Staaten und Deutschland, 1920-1955 » (« La France et l’intégration européenne des années vingt aux années cinquante : le poids des relations avec les États-Unis et l’Allemagne »), in Thomas Sandkuehler et al., éd., Beiträge zur Geschichte des Nationalsozialismus, vol. 18, Göttingen, Wallstein-Verlagen, 2002, p. 145-194 ; « La BRI et la Banque de France de l’apaisement à la guerre : de la collaboration des Banques centrales à l’“or allemand” », in Olivier Feiertag et Michel Margairaz, dir., Politiques et pratiques des banques d’émission en Europe (XVIIe-XXe siècles), Paris, Albin Michel, 2003, p. 387-412 ; recension de l’ouvrage de Jean-Marc Dreyfus, Pillages sur ordonnances. Aryanisation et restitution des banques en France, 1940-1953, Paris, Fayard, 2003, in Annales, à paraître, 2004.

6. Gabriel Kolko, America and the Crisis of World Capitalism, Beacon Press, Boston, 1974; « American Business and Germany, 1930-1941 », The Western Political Quarterly, XV, décembre 1962, p. 713-728 ; Douglas Little, Malevolent Neutrality : The United States, Great Britain and the origins of the Spanish Civil War, Ithaca, Cornell University Press, 1985, et Arnold Offner, American Appeasement United States Foreign Policy and Germany 1933-1939, New York, W.W. Norton & C°, 1976 (1ère édition 1969)

7. Philippe Chasseigne et alii, Les sociétés, p. 95.

8. Richard Vinen, The politics of French business 1936-1945, Cambridge, Cambridge University Press, 1991, p. 202-203 et 212, et Annie Lacroix-Riz, Le choix de Marianne : les relations franco-américaines de 1944 à 1948, Paris, Éditions Sociales, 1986.