nous ne sommes rien soyons tout

Le Manifeste - N° 3 - Janvier 2004

 

Bambi et Schwartzie
Les deux faces du rêve américain
 

Étonner le monde par l’exhibition de phénomènes – de « monstres » disait-on – était une tradition étatsunienne. On la croyait disparue depuis la mort de Phineas T. Barnum. Elle revient, exacerbée : il ne s’agit plus d’étonner mais de dominer le monde, de lui faire adopter les standards U.S. En économie et politique évidemment : ultralibéralisme et bi-partisme. Mais aussi en matière de goûts et d’esthétique.

Comme en Normandie, le débarquement commença par une opération aéroportée. Une nuit de Noël, des millions de « créatures de rêve » furent parachutées dans les cheminées. Longues jambes et taille de guêpe, c’était la poupée Barbie. Mais, après leurs « repos de guerriers » au Vietnam, en Somalie, Afghanistan et autre Irak, les super-mâles de la super-puissance mondiale ne pouvaient se contenter de ces « amuse-mains ». Selon la loi du marché, l’offre s’adapta à la demande ; les femmes prirent (achetèrent) des formes. Après le maïs génétiquement modifié, les créatures chirurgicalement modifiées. On implante à la chaîne une infinité de versions. Bientôt les pré-seins au silicone comme cadeau de première communion ou la femme « double face » avec une deuxième paire de seins dans le dos ou encore les plastoseins for Whites only se dégonflant avec un bruit de sirène au contact d’une peau noire.

Histoire
de blanchiment

Les femmes ne sont pas seules à être fabriquées. Deux phénomènes (« mons-tres ») mâles représentent actuellement deux faces du rêve américain. Le premier – le modèle Terminator – n’a pas de carte d’identité mais une fiche technique : largeur hauteur profondeur tonnage (comme les tanks) et une mémoire évaluée en Mo (comme les ordinateurs). Bien téléguidé (comme les missiles), il peut être redoutable : il vient de démolir le gouverneur démocrate de Californie. Si la carrosserie est un pur produit du body buildind, l’ensemble est une affaire de blanchiment. Le fils du nazi autrichien Schwarzenegger, fils lui-même fasciné par la « réussite » d’Hitler et ami de Jorg Haider, chef de l’extrême-droite autrichienne, a été blanchi jusqu’à devenir Schwarzie, gouverneur républicain de Californie.
Autre histoire de blanchiment, celle de Bambi, un personnage qui semble sorti des studios Walt Disney pictures. Au départ, un charmant garçonnet noir aux traits fermement dessinés. Dressé à coups de ceinturon par son impresario de père, il devient la star internationale Mickael Jackson. À son apogée, dans le ballet Thrillers, son corps se tord sous l’effet de décharges électriques. Sa beauté est littéralement stupéfiante, c’est-à-dire qu’elle produit l’effet d’un stupéfiant : le vigoureux « négrillon » est devenu une création plus qu’une créature androgyne à la blancheur et à la délicatesse angoissantes. C’est aujourd’hui un phénomène (un « monstre ») blafard qui n’appartient plus tout à fait à l’espèce humaine. Tranfiguré-défiguré-refiguré dans l’engrenage d’une chirurgie esthétique devenue chirurgie mutilatrice. Physiquement et psychologiquement détruit ; il s’appelle Bambi et parle de lui à la troisième personne.

Que les peuples
fussent imbéciles

Opposés mais complémentaires, Schwartzie et Bambi sont aux deux pôles du rêve américain. Le premier, prêt à tout pour dominer ; le second, pour s’intégrer. Refusant d’assumer son identité d’homme noir, Mickael Jackson ne pouvait que perdre. Dans sa recherche obsessionnelle de « blanchitude », l’ex-noir ne deviendra jamais un blanc, ni même un sous-blanc mais un spectre. C’est à la pax americana, ce que les « gueules cassées » furent à la grande guerre. Bambi peut accumuler dans sa fabuleuse propriété de mille huit cents hectares tous les jouets et manèges dont son enfance fut privée, il reste fabuleusement en privation dans son paradis privé justement appelé Neverland, le « pays de nulle part ».
Un régime fabrique les individus dont il a besoin. Le phénomène n’est pas seulement étatsunien. En France comme ailleurs, mode, publicité, radio-télévision sont d’efficaces instruments de formatage. D’ex-chanteurs rebelles reviennent blanchis et pas seulement des cheveux ; les cris et rugissements de jadis ont fait place aux gémissements d’adolescents évanescents. Les reality shows banalisent médiocrité et exhibition et surtout l’exhibition de la médiocrité. Loft story et Star academy exaltent la concurrence et les cabales. Géniale l’invention qui consiste à demander la participation des auditeurs pour éliminer des concurrents. Pouvoir nuire de loin, incognito ! Le plus exquis des plaisirs depuis les lettres anonymes sous l’occupation.
La méthode n’est pas propre au XXIe siècle. Panem et circences ! Voltaire, déjà, constatait : « C’était l’intérêt de Rome que les peuples fussent imbéciles ».

René Ballet