debout les damnés de la terre

Le Manifeste - N° 3 - Janvier 2004

 

Une alchimie douteuse !
La lutte contre la casse

Le groupe Rhodia annonce la suppression en France de 572 emplois. Les salariés entament l’action pour sauver leur emploi et posent, à leur manière, la question d’une authentique politique industrielle.

Le Figaro fait ce gros titre en page écono-mie : « Rhodia subit un nouveau coup de tabac en Bourse. » Dans une petite ligne, au-dessus, on lit : « Le groupe supprimera au moins 572 emplois en France. » Ainsi va le capitalisme, aujourd’hui. On s’alarme davantage de voir des actionnaires perdre de l’argent que des salariés leur emploi. Ce sont pourtant les impératifs financiers qui ont conduit ce fleuron de la chimie française dans le mur. Le groupe exerce ses savoir-faire dans des domaines aussi divers que la pharmacie, l’agrochimie, l’alimentaire, l’automobile, l’électronique et les fibres, ainsi que de nombreux produits de consommation courante.

Les salariés prennent les coups

Si tout le monde s’accorde à reconnaître une baisse de la demande pour les produits du type de ceux que produit Rhodia, personne ne conteste que la dette abyssale du groupe, plus de 2 milliards d’euros, a une toute autre origine. Dans les années 1999, 2000, le chimiste s’est lancé dans une politique d’acquisition effrénée : Chirex aux États-Unis pour plus de 500 millions d’euros, deux sites de Rhône-Poulenc-Rorer en Grande-Bretagne, puis Al-bright and Wilson pour un montant frisant le milliard. Le problème est que ces achats n’ont pas été réalisés dans l’optique de renforcer le potentiel productif du groupe, afin de lui permettre d’être plus compétitif dans une meilleure rationalité industrielle, tout au contraire ! Sous la pression des marchés financiers, les dirigeants de l’époque ont tenté un coup de poker, spéculant sur une hypothétique envolée. C’est ainsi qu’ils n’ont pas hésité à faire ces acquisitions au prix fort, alors même que les entreprises achetées connaissaient déjà des difficultés.
Les banques qui ont poussé à la roue mettent à présent le holà. Singulièrement, les fonds d’investissements nord américains s’avèrent les plus charognards. Face à la tempête, en effet, deux attitudes sont possibles : serrer les coudes, travailler mieux, défendre ses marchés ou, au contraire, brader, couper, licencier. La première solution a le mérite d’avoir une cohérence industrielle. À terme elle est la moins mauvaise pour l’emploi. Mais elle exige que les créanciers attendent que le mauvais cap soit passé. La seconde, en revanche, permet à ces mêmes créanciers de récupérer rapidement leur mise, c’est celle qui a été retenue par les dirigeants. Elle porte un nom : le dépeçage. Le groupe va céder pour 700 millions d’actifs et réaliser un plan d’économie de 165 millions. Le résultat est quasi automatique : plus de 500 suppressions d’emploi. Ceux qui ont poussé Rhodia vers l’aventure disent stop quand ça sent le roussi pour leur porte-monnaie. Résultat : l’industrie française et ses salariés prennent les coups et payent l’addition.

Une authentique politique industrielle

C’est ce qui a amené André Gerin, député d’une circonscription qui compte de nombreux Rhodia, à dénoncer devant l’Assemblée natio-nale : « Ce pétainisme industriel qui déstabilise notre économie et notre société et qui joue contre l’emploi. » Lui répondant, le secrétaire d’État, Renaud Dutreil, s’en est remis à Bruxelles pour : « Qu’émer-ge une véritable politique industrielle européenne ». Au vu de l’actuelle politique des instances de l’Europe, véritable faire valoir des marchés financiers, on peut raisonnablement douter d’une volonté de bâtir une politique industrielle, si ce n’est pour délocaliser les productions vers les pays européens où les travailleurs n’ont pas encore une grande expérience du combat contre le capital.
Il reste que la question d’une authentique politique industrielle se pose. Les salariés de Rhodia qui ont entrepris de nombreuses actions pour défendre leurs emplois la posent également, à leur manière. En terme politique, il est certain que la puissance publique devrait jouer son rôle pour que l’industrie ne soit plus la sempiternelle vache à lait des financiers de tout poil. C’est affaire d’un combat de classe au long terme au sein duquel il faut sans doute réinventer ce que nationalisation peut vouloir signifier.

Alphonse Bédard