le monde va changer de base

Le Manifeste - N° 2 - Décembre 2003

 

Retour de Palestine

Invité par les centres culturels français en Palestine à faire une tournée de lecture de poèmes dans le cadre des journées « Lire en fête », Francis Combes nous a confié des extraits de ses notes de voyage.

Arrivée à l’aéroport Ben Gourion. Une grande inscription : « Welcome in Israel ». La police des frontières a le visage d’une jeune fille plutôt mignonne (cheveux bouclés et chemisier blanc) mais très curieuse. Elle veut savoir ce que je viens faire, où je me rends et même connaître les titres de mes recueils de poèmes. (En d’autres circonstances j’aurais été flatté par ces marques d’intérêt… mais je crains qu’elle ne s’intéresse pas vraiment à ma poésie).

Très vite on se retrouve en Cisjordanie. Le paysage change. Des collines caillouteuses de terre fauve. Pas un brin d’herbe. Des oliviers à la tête argentée et poussiéreuse. La première image forte : celle de l’apartheid. Les Israéliens ont ouvert de grandes routes, genre voies rapides, qui pénètrent profondément dans le pays. (C’est par les routes qu’ils tentent d’assurer leur conquête). Mais les Palestiniens n’ont pas droit de les emprunter avec leurs voitures qui portent des plaques d’immatriculation particulières, vertes et blanches. Ils peuvent seulement circuler en taxis ou entassés dans les ambulances (qui leur servent aussi de taxis collectifs). Mais ils peuvent être sûrs qu’au prochain check point, on les fera descendre pour continuer à pied.

En rase campagne, des hommes, des femmes marchent le long de la route. Les Palestiniens passent leur temps à marcher. Aujourd’hui, le Juif errant est un Palestinien.

Ici, les jeunes gens font trois ans de service militaire et les jeunes filles deux ans. De quoi transformer beaucoup de jeunes normaux en racistes arrogants et fascistes… Et quelques-uns aussi en anti-militaristes.

Rencontre à l’université An Najah (« La Réussite ») à Naplouse. 10 000 étudiants pour une agglomération de 150 000 habitants… Le matin, on voit arriver une foule d’étudiants (et d’étudiantes) qui portent leurs cahiers sous le bras. La plupart des jeunes filles sont voilées. Celles qui ne le sont pas sont en général des chrétiennes. On peut voir des groupes de jeunes filles, marchant côte à côte, voilées et non voilées, et bavardant joyeusement ensemble. Il y a du jasmin dans les rues, des sourires et une envie d’apprendre manifeste. Après la lecture des poèmes (en français et en arabe), nous discutons avec les étudiants. J’ai été présenté comme un poète communiste Ici, la gauche marxiste semble avoir été laminée. Je rencontre pourtant des professeurs formés par le marxisme. Avec les étudiants (qui n’ont pas cette formation), je parle aussi très librement de la poésie et du communisme…

Sur presque toutes les collines, entre Naplouse et Jérusalem, j’ai vu des colonies, dont beaucoup ont été implantées depuis les accords d’Oslo. Elles sont aisément identifiables à leurs bâtiments tous identiques et leurs toits très souvent rouges qui ne correspondent absolument pas à l’architecture du pays. Elles sont situées en général sur les hauteur, sur les crêtes… selon une logique toute féodale, pour des raisons de surveillance militaire. Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer ici, quand les colons volent les terres des Palesti-niens, ce n’est pas pour les cultiver à leur place. Ce processus de colonisation conduit même à un recul des terres cultivées (les paysans palestiniens ne pouvant plus approcher de leurs champs d’oliviers. (La plupart des habitants des colonies sont des religieux, qui ne travaillent donc pas, ou des personnes qui travaillent à Tel Aviv ou Jérusalem et qui ont accepté de s’installer non seulement par nationalisme, mais aussi parce qu’ils bénéficient d’avantages divers, notamment de loyers bon marché. Malgré cela, l’État d’Israël a du mal à remplir les colonies.

Au check point de Ramallah, pendant plusieurs mois, les soldats israéliens avaient mis un panneau sur lequel ils avaient peint une tête de mort et écrit ce mot : Achtung ! Finalement, le panneau a été retiré. Mais cela en dit assez long du renversement des situations (et de l’inversion des valeurs dans une partie de la population juive d’Israël).
Arrivés en fin de journée à Ramallah, nous attendons longtemps au check point, et comme le soir tombe vite, il fait nuit quand nous arrivons dans la grande salle de réception d’un immeuble moderne, où doit avoir lieu la rencontre. Après la lecture et le débat, les organisateurs m’annoncent que je vais rencontrer Arafat.
Mais au moment où nous nous levons pour aller le rejoindre, l’alerte est donnée, l’armée est en train d’investir la ville. Sans mouvement de panique, mais dans la précipitation, chacun rejoint son poste ou son domicile. On m’emmène dans une voiture et on sillonne les rues en essayant d’éviter les convois de l’armée israélienne pour rejoindre un hôtel. Quand l’armée se sera retirée, elle n’aura pas arrêté le « terroriste » qu’elle était censée rechercher, mais elle laissera derrière elle un mort et trente deux blessés.
à l’entrée de Jérusalem, on peut apercevoir une partie du Mur qu’Israël est en train de bâtir. Ce n’est pas sur toute sa longueur à proprement parler un mur, mais un dispositif réputé infranchissable, composé à certains endroits d’une haute muraille, de miradors, à d’autres de fossés et de barbelés, avec des postes militaires. Pour justifier sa construction, Sharon invoque la nécessité d’assurer la sécurité d’Israël… Mais la seule façon réelle d’assurer la sécurité d’Israël et de ses habitants serait de se retirer sur les frontières de 67, d’abandonner les colonies et de laisser les Palestiniens vivre en paix. Les Palestiniens quant à eux font remarquer que ce mur se situe nettement au-delà de la « ligne verte » entérinée par les accords internationaux, ce qui est une façon d’essayer de forcer la main à tout le monde. De plus, disent-ils, ce mur suit le tracé des nappes phréatiques…

Dans ce pays « démocratique » (qui ne connaît pas la séparation entre l’église et l’État), il existe une censure militaire qui surveille ce qu’écrivent les journaux. Y compris les journaux arabes. Fait révélateur, cette censure refuse qu’on utilise le terme d’anti-sioniste. Il faut dire anti-juif… Ainsi, les sionistes, en faisant l’amalgame « juif = sioniste » poussent de manière très grave à faire de tout anti-sionisme un anti-sémitisme.

L’économie d’Israël tient artificiellement, grâce au soutien des états-Unis. L’effort de guerre, s’il enrichit certaines compagnies, notamment US, ruine le pays. En juin dernier, à mi-parcours, le déficit budgétaire était déjà de 150 %… 15 % du budget de la nation sont officiellement engloutis par l’armée. à quoi s’ajoutent les 3 milliards de dollars de l’aide militaire américaine, notamment sous forme de matériel (dans le cadre du Foreign Military Assistance).

Dans ce pays «démocratique » (qui ne connaît pas de séparation entre l’église et l’Etat), il existe une censure militaire qui surveille ce qu’écrivent les journaux. Y compris les journaux arabes. Fait révélateur : cette censure refuse qu’on utilise le terme « anti-sioniste ». Il faut dire «anti-juif»... Ainsi, les sionistes, en faisant l’amalgame «juif = sioniste», poussent de manière très grave à faire de tout anti-sionisme un anti-sémitisme.

Mais malgré le racisme et la paranoïa entretenus par les attentats, la société israélienne bouge. Non seulement un certain nombre d’Israéliens se rendent compte que la politique de Sharon ne garantit pas la sécurité, mais ils constatent aussi que la situation économique se dégrade. Pendant mon séjour, il y avait des luttes dans les hôpitaux, les ports, les services municipaux et on parlait de grève générale…

Gaza est une prison. Plus d’un million trois cent mille habitants sont entassés dans une bande de vingt kilomètres sur quarante, entre le désert et la mer. La plupart du littoral et la mer sont contrôlés par les Israéliens et le territoire, qui est bouclé, est divisé par plusieurs chek-points.
à l’entrée du territoire, dans une sorte de no man’s land, on passe à côté d’un grand mur gris surmonté de barbelés. C’est la zone industrielle de Gaza. Tous les jours, des centaines de travailleurs palestiniens passent par une sorte de bétaillère, au milieu des barbelés et sous le contrôle d’un mirador, pour aller travailler dans des usines dont les capitaux sont évidemment israéliens.

Avant que commence la lecture à l’Université Al Aqsa (devant un public d’étudiantes, essentiellement), le président rend hommage aux quatre étudiants qui ont été tués lors des bombardements qui ont eu lieu en début de semaine (et qui n’ont suscité aucune réprobation internationale).
Dans les rues de Gaza, envahies par le sable, je vois beaucoup d’inscriptions sur les murs, des slogans, des fresques en hommage aux martyrs, ici et là aussi l’étoile rouge du FPLP…
Chaque jour les F16 survolent la bande de Gaza. Près du front de mer, plusieurs maisons ont été bombardées. Ce sont des « meurtres extra-légaux » commis par Tsahal… Le palais présidentiel d’Arafat (qu’il n’occupe pas et qui est vide) a lui aussi été bombardé.

Retour à Jérusalem. Une soirée de détente à la terrasse de l’hôtel Jérusalem. Je prends des notes pour des poèmes que je compte écrire et bois un café à la cardamome, sous une treille de vigne vierge... A la table à côté sont assises des jeunes palestiniennes qui sont venues au café, entre copines. Elles discutent joyeusement et fument le narghilé... Il y a une grande douceur dans l’air. Ce pays pourrait être doué pour le bonheur.

A nouveau l’aéroport. Une foule énorme fait la queue devant les portiques magnétiques et les scanners de contrôle des bagages. Comme on m’interroge sur mon séjour, je déclare que j’ai été dans les territoires occupés… On me demande quel genre de public j’ai rencontré. Je réponds. Personne ne fait de remarques. On est poli et démocrate. Mais je dois patienter sur le côté pendant que mes affaires sont méticuleusement fouillées. Rien n’est épargné. Ni mes sous-vêtements, ni mes manuscrits, ni la semelle de mes chaussures. Au bout de trois quarts d’heures, plusieurs policiers m’entourent avec l’air de ne pas vouloir rigoler. Ils me mettent sous le nez le chargeur de mon ordinateur portable qu’ils ont emporté pour faire je ne sais quoi… Ils le tiennent par le fil électrique comme une souris qu’ils auraient attrapé par la queue. Je me retiens pour ne pas rire. « Est-ce que vous reconnaissez cet objet ? Où l’avez-vous acheté ? Est-ce que quelqu’un s’est servi de votre ordinateur pendant votre séjour ? … » à les entendre, ça pourrait être une bombe. Finalement, ils enferment l’objet du délit dans un container spécial et m’escortent jusqu’au départ. (Faveur particulière qui me permet, après avoir perdu une bonne heure, d’être dispensé de queue…)

Dans l’avion, je me dis que la situation des Palestiniens est désespérante. Mais l’attitude de Sharon est sans espoir. Il faudra bien (et le plus tôt sera le mieux) que la raison prévale et que les Palestiniens recouvrent leurs droits.

Texte et photos
Francis Combes