DEBOUT LES DAMNES DE LA TERRE

Le Manifeste - N° 1 - Novembre 2003

 

Sécurité sociale
Phase n°2

La dictature en manches de lustrine qui dirige aujourd’hui la France révèle sa conception d’une démocratie moderne. Avant chaque réforme que le pouvoir entreprend, il ne laisse pas de consulter ceux que cette réforme concerne et, s’ils ne sont pas d’accord, ils ont le droit de le dire. Il leur permettra même quelques manifestations de rue qu’il montrera à la télévision entre deux émissions républicaines d’Évelyne Thomas. Mais ce serait d’un dangereux populisme que
d’écouter cette petite minorité de traîne-savates sur le pavé des villes et de modifier quoique ce soit à un projet bien ficelé, pensé à fond, soigneusement mis au point par des spécialistes tout à fait compétents et, de plus, largement inspirés par le Medef qui est quand même ce qu’il y a de mieux pour savoir ce qui est le meilleur pour nos entreprises donc pour la France.
Après la décentralisation enlevée à la hussarde sur un artifice de procédure, Raf-farin, avec la réforme de la retraite, a mis au point sa pratique très personnelle de la discussion : on ne discute pas avec ceux qui ne sont pas d’accord, au mieux leur laisse-t-on un délai raisonnable pour dire leur opposition, comme les tribunaux de la Sainte Inquisition accordaient trois jours aux condamnés pour maudire leurs juges. La manière qu’il eut de traiter le conflit des intermittents du spectacle ne fait que confirmer qu’il pratique plus volontiers le mépris que le dialogue. Nous voilà avertis pour la réforme (entendez la casse) de la Sécurité sociale qu’on met sur le feu aujourd’hui.

L’objectif des fondateurs

Au plus noir de l’occupation, quelques dirigeants de la Résistance se mirent à réfléchir à un système leur assurant des ressources de remplacement sans passer par une accumulation capitaliste toujours soumise aux aléas des spéculations boursières, mais par des dispositions proches des pratiques des mutualités ouvrières qu’ils connaissaient bien. Il faut aussi se souvenir que le pays était en ruine après cinq ans de guerre et d’occupation. Il fallait tout faire, tout recons-
truire.
En matière de santé, la solution choisie fut la plus révolutionnaire. Chacun apporterait sa part de financement en fonction de ses ressources et recevrait le droit à tous les soins en fonction de ses besoins. Quel qu’en soit le coût la médecine était ainsi sortie du marché où seules sont prises en compte les demandes solvables et échappait au domaine de la charité pour devenir un droit.
À la sortie d’une période où nul ne pouvait savoir s’il serait encore vivant le lendemain, on voulut construire un pays où chacun aurait droit à un lendemain, c’est-à-dire à l’espérance. Or, notre Sécurité qui lui fut imposée à la faveur du rapport de force de l’immédiat après guerre, ne fut jamais acceptée par le patronat ; la notion même de sécurité, si elle s’applique aux travailleurs, lui est intolérable, alors que, célébrant les vertus du risque qu’ils prennent contre un gros salaire, nos aventuriers entrepreneurs s’assurent qu’un confortable matelas de dollars viendra adoucir leur chute en cas de malheur
Certes, soixante ans après, notre Sécu a pris quelques rides et reçu de rudes coups de tous ses adversaires. De plus, les progrès de la médecine auxquels elle n’a pas peu participé et l’allongement de la durée de vie qui en découle ont alourdi la colonne des dépenses. Faut-il le regret-ter ? Inversement, la colonne des recettes s’est redoutablement allégée par un chômage de masse, une politique de bas salaires, des exonérations patronales mal compensées par l’État qui aime tant faire des cadeaux avec nos salaires différés. Faut-il l’accepter ?

L’objectif des fossoyeurs

Une fois de plus Raffarin a été clair. Mettant en place la commission pompeusement nommée par lui Haut Conseil pour l’avenir de l’Assurance mala-die, il la régala d’un joli discours où il précisait ce qu’il entendait qu’elle trouvât et suggérait les propositions qu’elle devrait lui faire. Le débat verrouillé aussitôt qu’ouvert, nous permet de deviner, à peu de chose près, le goût de la sauce à laquelle nous serons mangés et nous savons déjà que le cuisinier ne changera rien à sa recette « quoi que ce soit que dise qui que ce soit ».
Nous savons que pour guérir le déficit comptable, sauf quelques taxes dérisoires, on ne cherchera aucune recette nouvelle comme une modification de l’assiette des cotisations ou un autre mode de leur calcul mais qu’on ne cherchera guère à agir que sur les dépenses, espérant une fois encore qu’en diminuant l’offre (moins de médecins, moins de lits d’hôpital) on diminuerait la demande mais surtout on rationnerait la consommation médicale par le moyen le plus injuste, c’est-à-dire par l’argent. De nombreux soins ne seront plus remboursés ou seulement à des taux misérables et les assurés qui voudront y recourir s’adresseront à des assurances complémentaires privées si leurs moyens le leur permettent. L’espérance de vie n’a pas la même durée vue par en haut ou par en bas. Diminuer le nombre de ces seniors qui consomment encore et ne produisent plus, n’est-ce pas là la deuxième phase de la réforme des retraites Mattei ? Et qui en assurera le financement ?
Nous aurons sûrement encore l’occasion d’en reparler car c’est un vaste plan que mettent en place actuellement les fondés de pouvoir du Medef, une véritable contre-révolution qui vise rien moins qu’à abandonner l’espoir d’une civilisation de solidarité pour tomber dans la cruelle civilisation de la concurrence sans merci. N’attendons pas qu’il soit trop tard.

Bernard-G. Landry