DEBOUT LES DAMNES DE LA TERRE

Le Manifeste - N° 0 - Septembre 2003

 

Entretien avec Charles Hoareau

Militant syndicaliste et animateur d'un des groupes qui constituent Convergence Communiste.

Dans la présentation du mouvement de grèves contre la réforme des retraites, on a l'impression qu'il y a eu une volonté de dresser le privé contre le public. Qu'en penses-tu ?
Charles Hoareau :
Il y a eu volonté en effet d'isoler les salariés du secteur public. Mais cela n'a pas eu lieu, ni sur Marseille, ni dans le reste du pays.
Sur Marseille, la question qui a été posée d'emblée n'a pas été centrée que sur les retraites. La question posée a été celle de la protection sociale dans son ensemble, car au-delà des retraites, c'est le choix de société qui s'est imposé. Et ce sont les plans Fillon/Balladur qui ont été rejetés.
Ce qui est en jeu aujourd'hui est la mise à mort du salaire socialisé, car ce sont des milliards qui échappent au profit. L'argent que l'on verse à la sécurité sociale ou que l'on verse aux assurances est toujours de l'argent versé ; c'est lorsqu'il échappe au patronat qu'il pose problème. Dans un cas, c'est le patron qui gère, dans l'autre cas, il s'agissait d'une gestion ouvrière qui s'effectuait par le biais d'un Conseil d'administration, avec participation de salariés élus.
Mais à présent, les mesures qui viennent d'être prises dans le cadre des retraites par capitalisation vont détruire l'idée de solidarité. Dorénavant, s'assurera qui peut.

Comment cette réforme va -t-elle s'appliquer ?
C.H. :
L'argument avancé par la droite, c'est qu'il faudra davantage d'argent à l'avenir pour financer les retraites, l'espérance de vie augmentant et le déficit démographique existant bel et bien.
Mais ce qu'il faut retenir, c'est qu'à l'avenir il sera plus facile de financer les retraites qu'aujourd'hui. Grâce à l'accroissement de la productivité, il faudra moins de temps pour produire que par le passé. Et le PIB double tous les 40 ans. En chiffres, la part qui restera des profits réalisés par le travail des salariés et à distribuer sera plus grande et résout tous les problèmes évoqués.
Mais les mesures prises par le gouvernement Raffarin visent à ce que le patronat garde la maîtrise des richesses.
En fait, depuis 1981 la gauche au pouvoir n'a rien fait pour protéger la sécurité sociale des travailleurs en se réappropriant par exemple les mesures de 1947 où la sécurité sociale était divisée en 5 branches : famille, vieillesse, maladie, accidents du travail et chômage. Les mesures Balladur n'ont pas été abrogées par la gauche. Aucun des groupes à l'Assemblée nationale ne se propose d'abroger la loi Fabius. Or la protection sociale est un enjeu de société fondamental. Les plus de10 000 morts de cet été font bien partie du débat : retraites et santé sont des choix de société !
Le rôle d'une organisation politique révolutionnaire telle que nous essayons de la construire sera de poser ces questions, non pas pour dicter aux organisations syndicales ce qu'elles ont à faire, mais pour tenter d'éclairer ce que dissimulent ces attaques de la droite contre le monde du travail.
En effet, parler de la protection sociale sans parler des choix européens qui ont été faits à Barcelone par Jospin et par Chirac, c'est passer sous silence les attaques contre le service public, contre la protection sociale, la décentralisation telle qu'elle se met en place. À Marseille, nous avons mis l'accent sur l'interaction entre l'économique et ces enjeux de société.

Quelle crédibilité accorder aux promesses d'une retraite minimale à hauteur de 85 % du SMIC ?
C.H. : C'est une garantie qui ne fait pas illusion. D'autant qu'il y a plusieurs SMIC depuis la loi des 35 heures. C'est une déclaration qui a servi à la droite à valider son passage en force, et sans doute aidé la CFDT. Et puis, cette garantie est difficilement applicable.
Aucun gréviste ni aucun manifestant n'a fait confiance à ce type de déclaration. Pas plus qu'ils n'ont délégué au politique.

Comment s'est déroulée la mobilisation à Marseille ?
C.H. : Elle a été d'une ampleur jamais vue. C'est à mon sens le plus fort ratio de manifestants par rapport aux grévistes. Toutes les grèves ont été militantes : les grévistes ont été actifs et ont participé aux assemblées générales. Elles ont touché aussi bien le secteur public que le privé. Et il y a eu plus d'arrêts de travail dans le privé que dans le public.
Les manifestants ont d'entrée de jeu posé la question de la protection sociale : Quelle protection sociale on veut ? Et par là, quel type de société on veut ? La mobilisation n'a pas tenu compte du calendrier des débats et des négociations ; les gens étaient dans la rue dès le mois de janvier. Il y a eu des manifs chaque mois. Et les gens ont fait le lien immédiatement entre décentralisation, retraite et emplois et salaires. Chacun venait avec son propre cahier de revendications. Et les gens se rencontraient pour partager leurs expériences. Pour illustrer le climat qui prévalait : je distribuais des tracts politiques devant un bureau de poste. Tous les postiers ont voulu que j'entre et que je participe à leur assemblée générale !
Le gouvernement a réussi à imposer sa réforme. Faut-il pour autant se désespérer ?
Tout d'abord, ce n'est pas parce qu'une loi est votée qu'elle est applicable. Ensuite, le gouvernement risque de se heurter au problème du financement des réformes engagées. Et puis, le mouvement social n'est pas parti pour s'arrêter.

À ton avis, que va-t-il se passer à la rentrée ?
C.H. : Je ne sais pas. Et il est toujours hasardeux de prédire quelque chose. Pour autant, je sens que les gens autour de moi sont déterminés. Ils ne délèguent pas, ni aux politiques, ni à personne. Ils veulent choisir leurs formes d'action. Ils refusent cette société à l'américaine qu'on veut leur imposer.
Par exemple, je suis allé au Larzac cet été. Ce qui ressortait des discussions que j'ai suivies, c'est l'idée que le capitalisme est foutu. Qu'il faut faire autre chose. Que la gauche institutionnelle est décrédibilisée parce qu'elle ne se situe pas sur le terrain de l'anticapitalisme.
C'est de notre responsabilité que de rendre crédible notre alternative.

Réalisé par Marie-Catherine Andreani